Les autorités sénégalaises ont lancé un chantier d’une ampleur inédite : l’apurement avant la fin de l’année des 1 900 milliards de FCFA d’arriérés publics accumulés, une somme équivalente à près de 2,9 milliards d’euros. Cette opération, prioritaire pour le gouvernement, vise en priorité les petites et moyennes entreprises (PME), principales victimes de ces retards de paiement qui asphyxient le tissu économique national depuis plusieurs années. Une initiative risquée mais nécessaire, alors que le Sénégal tente de concilier relance économique et rigueur budgétaire.
Un montant record qui pèse lourd sur la santé financière des entreprises
Avec 1 900 milliards de FCFA, soit l’équivalent de 10 % du PIB sénégalais estimé à 19 000 milliards en 2024, l’enjeu est colossal. Ces arriérés correspondent à des factures impayées aux fournisseurs de l’État, des retards sur les marchés publics et des créances fiscales non compensées, accumulés sur plusieurs années. Pourtant, peu de détails ont été communiqués sur leur répartition entre dette intérieure et extérieure, ou encore sur les critères retenus pour la première vague de paiements. Une opacité qui nourrit l’inquiétude des entrepreneurs, alors que certains secteurs comme le bâtiment ou les services informatiques, très dépendants des commandes publiques, subissent de plein fouet ces retards.
Les organisations patronales, dont le Conseil national du patronat (CNP) et la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES), alertent depuis des mois sur les conséquences dramatiques de ces impayés. Faillites en cascade, licenciements et difficultés d’accès au crédit pour les fournisseurs de l’État se multiplient depuis 2023, fragilisant un écosystème déjà sous tension. Des témoignages d’entrepreneurs révèlent des situations critiques : trésorerie à sec, projets gelés, et parfois même fermetures d’entreprises incapables de tenir plus longtemps.
Un héritage comptable qui plonge l’État dans une impasse financière
Le dossier des arriérés ne peut être dissocié d’un autre problème majeur : l’endettement public mal maîtrisé. En février 2025, un rapport de la Cour des comptes du Sénégal a révélé un endettement bien supérieur aux estimations officielles, avec plusieurs centaines de milliards de FCFA d’engagements non comptabilisés. Une découverte qui a poussé le Fonds monétaire international (FMI) à geler son programme d’aide en attendant des clarifications. Les discussions pour un nouveau programme sont en cours, mais Dakar doit montrer patte blanche : la résorption des domestic arrears figure désormais parmi les conditions sine qua non pour obtenir un nouveau décaissement.
Pour les bailleurs, l’apurement des arriérés est un critère de confiance. Le FMI exige un calendrier précis, des mécanismes de paiement traçables (versements directs, titrisation via des bons du Trésor, compensation fiscale) et une transparence totale. Sans cela, impossible de négocier une nouvelle facilité élargie de crédit. En arrière-plan, se pose la question des ressources : le Trésor sénégalais a multiplié les émissions de titres publics en 2025, souvent à des taux supérieurs à 8 %. Une solution coûteuse qui risque d’alourdir encore la dette.
Un précédent régional qui inspire, mais avec des risques majeurs
Le Sénégal n’est pas un cas isolé en Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire a résolu entre 2012 et 2015 environ 800 milliards de FCFA d’arriérés intérieurs, combinant paiements directs et émissions de titres publics. Le Bénin, en 2019, a adopté une approche similaire pour ses fournisseurs locaux. Dans les deux cas, la restauration de la confiance des PME a favorisé un rebond de l’investissement privé. Un scénario que le tandem présidentiel Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko, arrivé au pouvoir en avril 2024 sur une promesse de transparence, espère reproduire.
Pour Dakar, l’enjeu est double : honorer ses engagements tout en évitant de plonger le pays dans une spirale d’endettement incontrôlable. Une équation complexe, d’autant que les ressources disponibles sont limitées. Les options sont multiples : puiser dans les réserves de trésorerie, s’endetter davantage sur le marché régional, ou encore recourir à des mécanismes de compensation fiscale. Chacune de ces solutions a un coût, et le résultat final dépendra de l’arbitrage choisi. Une chose est sûre : sans apurement crédible, la méfiance des entreprises et des investisseurs risque de s’installer pour longtemps.
Un test politique pour le gouvernement
L’opération d’apurement des 1 900 milliards de FCFA est bien plus qu’un exercice comptable : c’est un test politique pour le pouvoir en place. Après dix-huit mois de ralentissement économique et de commandes publiques en forte baisse, les PME sénégalaises attendent des actes concrets. Tenir le délai de fin 2024 enverrait un signal fort de sérieux et de volonté de réforme. À l’inverse, un échec ou un report risquerait d’aggraver la crise de confiance et de freiner davantage la croissance.
Le gouvernement mise sur le retour de la confiance pour relancer l’investissement privé. Mais dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires sont étroites, le succès de l’opération dépendra de la capacité à mobiliser des ressources sans aggraver la dette. Reste à savoir si le jeu en vaudra la chandelle : pour les PME, chaque jour perdu est un jour de plus dans l’incertitude.