Libreville – Pari audacieux, mais désormais stratégique : le Gabon mise sur la recherche scientifique pour réduire sa dépendance aux importations alimentaires.
Alors que le pays entend stopper l’entrée massive de poulets de chair étrangers d’ici 2027, le véritable combat ne se livre ni sur les marchés ni dans les ports, mais dans les champs expérimentaux du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CENAREST), à Kougouleu.
La récente visite du ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et porte-parole du gouvernement, Charles Edgar Mombo, sur ce site névralgique va bien au-delà d’une simple inspection. Elle marque un tournant : la science devient un outil direct de transformation économique et un levier de souveraineté nationale.
Dans un pays où les importations alimentaires grèvent encore lourdement les dépenses extérieures, la capacité à produire localement les matières premières pour l’élevage s’impose comme un enjeu aussi crucial que l’exploitation minière ou énergétique.
La recherche au cœur du projet national
L’objectif affiché par les autorités est clair : bâtir une filière avicole capable de couvrir la demande nationale tout en réduisant progressivement les importations. Pour y parvenir, l’alimentation animale est essentielle. Le maïs et le soja constituent les principaux composants de la provenderie destinée à l’élevage industriel de volailles. Tant que ces matières premières restent largement importées, l’autonomie du secteur demeure fragile.
À Kougouleu, les chercheurs du CENAREST travaillent sur cette équation complexe. Onze variétés de maïs sont actuellement testées afin d’identifier les semences les mieux adaptées aux conditions pédoclimatiques gabonaises. L’enjeu dépasse la simple performance agricole : il s’agit de sélectionner des variétés capables d’assurer des rendements suffisants pour alimenter durablement une industrie avicole nationale en pleine expansion.
Les équipes scientifiques ont également lancé des essais sur onze variétés de soja introduites dans le cadre d’une coopération avec des centres de recherche du Malawi. Des expérimentations complémentaires sont menées dans la province de la Nyanga, notamment à Tchibanga, pour évaluer les performances selon les différents écosystèmes du pays.
Cette démarche traduit une évolution notable : longtemps perçue comme un secteur éloigné des préoccupations économiques immédiates, la recherche devient désormais un acteur opérationnel du développement.
L’ambition d’une filière intégrée
La stratégie gouvernementale repose sur une logique simple : produire localement les intrants indispensables à l’élevage pour réduire les coûts de production et renforcer la compétitivité des producteurs gabonais. Cette vision rejoint une tendance observée dans plusieurs pays africains confrontés à l’explosion de leur facture alimentaire. La dépendance aux importations reste l’un des principaux facteurs de vulnérabilité économique du continent.
Le Gabon dispose pourtant d’atouts considérables : des terres fertiles, des ressources hydriques abondantes et des conditions climatiques favorables à de nombreuses cultures. Pour Charles Edgar Mombo, les résultats observés sur le terrain démontrent déjà le potentiel du pays. Le ministre a salué l’engagement des chercheurs et souligné la capacité du système national d’enseignement supérieur à accompagner concrètement les grandes orientations fixées par le président Brice Clotaire Oligui Nguema.
Au-delà de l’aspect agricole, le message est politique. La science n’est plus seulement appelée à produire de la connaissance ; elle doit désormais contribuer directement aux priorités nationales.
Une souveraineté qui reste à construire
Les avancées enregistrées sont encourageantes, mais elles ne doivent pas masquer les défis persistants. Les chercheurs soulignent eux-mêmes la nécessité d’étendre les surfaces expérimentales pour améliorer la qualité des essais et augmenter les volumes de production. Le passage de l’expérimentation scientifique à la production industrielle constitue souvent l’étape la plus délicate.
L’enjeu financier reste également important. La modernisation agricole nécessite des investissements massifs, des infrastructures adaptées, des mécanismes de financement accessibles aux producteurs ainsi qu’une meilleure organisation des chaînes de valeur.
Mais pour la première fois depuis longtemps, le Gabon semble engager une réflexion cohérente reliant recherche, agriculture, industrie et souveraineté économique. La visite ministérielle à Kougouleu symbolise ainsi un changement de paradigme. Dans la nouvelle vision portée par les autorités, l’indépendance alimentaire ne sera pas seulement le résultat d’investissements ou de décisions administratives ; elle passera aussi par les laboratoires, les centres de recherche et l’innovation scientifique.
À l’horizon 2027, si les objectifs sont atteints, le Gabon pourrait démontrer qu’en Afrique, la souveraineté alimentaire se construit autant avec les chercheurs qu’avec les agriculteurs. Une transformation silencieuse, mais potentiellement décisive pour l’avenir économique du pays.