Blocus au Mali : entre famine et résistance dans les zones sous emprise du Jnim

L’histoire des blocus au Mali : une tactique ancienne devenue arme de contrôle moderne

Les régions centrales du Mali ont toujours connu l’épreuve des blocus. Des conflits historiques comme celui de l’État de Ségou ou du Califat de Hamdalahi au XIXe siècle ont marqué les mémoires avec des villages encerclés, privés de tout échange jusqu’à leur reddition. Aujourd’hui, avec l’expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), cette pratique a évolué. Plus qu’une simple punition, le blocus est devenu un outil de gouvernance par la terreur, imposant une obéissance sans administration officielle. Ce n’est plus seulement une stratégie militaire, mais un moyen systématique de contrôle territorial.

Le blocus comme instrument de soumission : l’exemple de villages emblématiques

Une étude récente, publiée en 2025 par le Sipri et le réseau Recap, met en lumière cette réalité à travers des localités comme Marébougou, Saye, Kori-Maoundé et le pont stratégique de Parou-Songobia sur la route nationale 15. Ces zones illustrent comment le blocus affecte tous les aspects de la vie : mobilité, agriculture, commerce, éducation, relations sociales et même les structures d’autorité traditionnelles. Son objectif est sans équivoque : rendre l’existence insupportable pour ceux qui refusent de se soumettre aux diktats imposés.

Dans ces localités, les combattants du Jnim imposent ce qu’ils appellent un benkan, un terme bamanan désignant généralement un pacte ou un compromis. En pratique, il s’agit d’un ensemble d’injonctions unilatérales : prélèvements forcés de la zakat sur les récoltes et le bétail, fermeture des écoles, obligation du voile pour les femmes, interdiction de la musique et restrictions des cérémonies sociales. Derrière ce vocabulaire se cache une relation profondément inégalitaire, fondée sur la menace et la violence systématique.

Marébougou : la résistance brisée par la faim et la défaite

À Marébougou, dans le cercle de Djenné, la rupture avec les ordres du Jnim survient en 2021. Les habitants rejettent les fermetures d’écoles, le port obligatoire du voile, l’abandon des foires locales et les prélèvements agricoles. Cette fermeté s’explique par la présence régulière des forces de sécurité et des groupes d’autodéfense locaux, dont certains bénéficiaient d’une certaine légitimité auprès des autorités. Entre 2019 et 2021, ces groupes étaient perçus comme une forme de contre-terrorisme par le bas, certains de leurs chefs jouissant même d’une proximité avec les forces de l’État. Cependant, leur défaite face aux djihadistes en octobre 2021 change radicalement la donne : un blocus total est instauré pendant six mois.

Les conséquences sont dramatiques : accès aux marchés coupé, déplacements interdits, champs inaccessibles, ravitaillement bloqué. Après cette période d’isolement forcé, Marébougou finit par accepter ce que beaucoup considèrent comme un pacte de survie. Ce n’est pas une adhésion par conviction, mais un ajustement désespéré pour mettre fin aux décès par famine (« même le sel a manqué », témoignent les habitants), retrouver une mobilité minimale et relancer une économie à l’arrêt. En échange, la vie sociale et religieuse du village est profondément altérée.

Saye : la résistance par la mémoire historique et l’identité locale

À Saye, le blocus intensifié entre 2023 et 2025 perturbe totalement la vie économique et sociale. Contrairement à Marébougou, le rejet du benkan y est plus marqué et soutenu. Les habitants estiment ne pas devoir obéir à une autorité religieuse extérieure, se considérant comme de « bons musulmans ». Au-delà de la dimension religieuse, ils ont déjà tout perdu : récoltes incendiées, bétail volé, marchés locaux fermés. La résistance s’organise autour des autorités traditionnelles, des organisations de jeunesse et des combattants donsow.

L’immobilité imposée à Saye prive les hommes de leurs champs et de leurs pâturages, les confinant dans le village sous peine de mort. Les femmes, moins surveillées, tentent de sortir pour chercher de la nourriture, du bois ou de la paille, mais cette relative liberté ne les protège pas de la violence structurelle du siège. La pression est telle que Saye attire des réfugiés de villages voisins, augmentant brutalement les besoins en nourriture et en médicaments. Les services publics locaux, déjà affaiblis par l’isolement, sont submergés. Le blocus ne se contente pas de confiner : il crée une surcharge humanitaire pour briser la volonté de résistance.

Kori-Maoundé : un bastion de résistance face au blocus punitif

Depuis 2018, Kori-Maoundé, dans la région de Bandiagara, est marqué par la présence de combattants de Dan Na Ambassagou, un mouvement d’autodéfense refusant toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales, chefs de village, imams et maires, épousent cette ligne radicale, rendant tout dialogue avec la Katiba Macina impossible. Le blocus devient alors de plus en plus punitif : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation et interdiction pour les transporteurs de s’arrêter ou de charger des passagers.

En 2024, l’accès aux champs est presque totalement interdit. Ce blocus ne vise pas seulement à contrôler la localité, mais aussi à envoyer un message fort à un territoire considéré comme un bastion ennemi. Comme à Saye, la mémoire collective conserve les traces de la résistance contre le colonialisme français, notamment la bataille de Kori-Kori en avril 1892, ultime étape de la prise de Bandiagara par les troupes coloniales. Pour les habitants et les combattants de Dan Na Ambassagou, l’idée d’un pacte de soumission est impensable, malgré les pressions extrêmes exercées par la Katiba Macina. Kori-Maoundé est aussi devenu un refuge pour des déplacés d’autres villages, accentuant encore la pression sur les ressources locales.

L’école, l’agriculture et l’élevage : les piliers de la vie rurale sous menace

Dans ces villages, l’école n’est pas qu’un lieu d’apprentissage. C’est un pilier familial, un espace de socialisation, une promesse d’avenir et l’un des derniers symboles tangibles de la présence de l’État. À Kori-Maoundé comme à Marébougou et Saye, l’arrivée ou la pression des groupes armés a entraîné la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves. La disparition de l’école n’est pas un dommage collatéral : elle s’inscrit dans un changement plus vaste où le retrait de l’administration laisse place à d’autres formes de régulation, religieuses ou armées. Quand une école disparaît, c’est tout un avenir collectif qui s’effrite.

L’agriculture est le premier secteur à souffrir des blocus. L’accès aux champs devient périlleux, les cultivateurs sont victimes d’attaques, les récoltes sont brûlées. À Marébougou, seuls les champs proches du village restent exploitables. Partout ailleurs, la zone cultivable se réduit drastiquement, forçant les ménages à dépendre de l’extérieur… qui leur est inaccessible à cause du siège. L’élevage et le commerce de bétail, complémentaires à l’agriculture, subissent aussi les conséquences du blocus. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières. Les foires hebdomadaires, essentielles aux économies rurales de Ségou et Mopti, deviennent rares, dangereuses ou carrément inaccessibles. Ce sont surtout les marges d’autonomie des femmes, impliquées dans le maraîchage, la transformation ou le petit commerce, qui s’amenuisent. Le blocus ne détruit pas seulement des revenus : il brise les liens d’échange qui soutiennent les territoires.

Solidarités et résilience : entre survie et effritement du tissu social

Pourtant, vivre sous blocus ne se réduit pas à la souffrance. Les trois villages étudiés révèlent des formes d’entraide essentielles à la survie : partage de nourriture, mutualisation de l’eau, aide aux malades, répartition des tâches quotidiennes, soutien aux ménages vulnérables. À Saye comme à Marébougou, nombreux sont ceux qui évoquent un renforcement des liens communautaires face aux difficultés. Ces solidarités ne suppriment ni la faim ni la peur, mais elles retardent, au moins temporairement, l’effondrement total du tissu social. Elles montrent que les habitants ne sont pas de simples victimes passives : ils jouent un rôle actif dans leur survie en créant localement des formes de protection face à l’absence de l’État.

Marébougou, Saye et Kori-Maoundé illustrent une réalité troublante : le blocus au Mali est bien plus qu’une tactique militaire. Il fonctionne désormais comme une technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, les groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu’ils n’occupent pas systématiquement tous les villages, leur influence s’étend de plus en plus dans le quotidien des populations.

D’un village à l’autre, les réponses varient : reddition forcée, résistance prolongée, refus catégorique de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Pourtant, une question traverse toutes ces situations : comment survivre quand tout ce qui relie un territoire au reste du monde – routes, champs, écoles, marchés – peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne cause pas que des pénuries. Il instaure aussi un ordre politique fondé sur la peur, où la soumission devient la seule issue pour échapper à l’étouffement.

Le rôle des médiateurs : un dialogue possible malgré les contraintes ?

Des figures d’intermédiation existent et bénéficient d’une certaine légitimité. À Marébougou, des maires voisins ont fait office d’intermédiaires entre le village et les combattants. À Saye, aucune initiative de ce genre ne s’est vraiment développée. À Kori-Maoundé, l’influence de Dan Na Ambassagou empêche toute médiation locale, et les tentatives de l’équipe régionale d’appui à la réconciliation restent éloignées des réalités concrètes du village.

Cette comparaison révèle une vérité souvent ignorée : le blocus ne relève pas uniquement de la sphère militaire. Il dépend aussi de la présence et de la capacité des relais politiques, traditionnels ou religieux à transformer un rapport de force armé en dialogue. En l’absence de médiation, la violence tend à s’installer durablement, condamnant les civils à subir les conséquences d’un conflit qui les dépasse.

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