Fin septembre, le capitaine Ibrahim Traoré, président de la transition du Burkina Faso, a de nouveau rejeté toute normalisation des relations avec la France, employant des termes d’une rare dureté à l’égard de Paris. Cette sortie s’inscrit dans la ligne politique adoptée depuis son arrivée au pouvoir en septembre 2022 : rompre progressivement avec l’ancien partenaire français et réorienter la diplomatie vers de nouveaux alliés, au premier rang desquels la Russie. Mais au-delà des postures, quelles sont les conséquences concrètes pour les citoyens, l’économie et les acteurs du secteur ?
Une rupture avec Paris qui ne suffit pas à garantir l’indépendance
Depuis sa prise de pouvoir, Ibrahim Traoré a multiplié les déclarations hostiles à la France, tandis que les relations entre Ouagadougou et Paris se sont considérablement dégradées. Le retrait des forces françaises, le départ de diplomates et la remise en cause de plusieurs formes de coopération ont marqué cette rupture. Parallèlement, le pouvoir burkinabè a renforcé ses relations avec Moscou et consolidé son rapprochement avec le Mali et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Présentée par les autorités comme une reconquête de la souveraineté nationale, cette réorientation mérite toutefois d’être examinée au-delà des discours. Un État souverain est libre de choisir ses partenaires, mais encore faut-il que ces choix préservent son autonomie de décision, renforcent ses capacités et améliorent durablement les conditions de vie de sa population.
La question centrale est donc la suivante : le Burkina Faso s’est-il véritablement affranchi des influences extérieures ou a-t-il simplement remplacé un partenaire historique par un autre, dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec les siens ?
Le rejet de la France est devenu l’un des éléments centraux du discours politique d’Ibrahim Traoré. Cette posture trouve un écho auprès d’une partie de la population, marquée par une longue histoire de relations déséquilibrées avec l’ancienne puissance coloniale et par des frustrations liées aux résultats de certaines coopérations passées.
Toutefois, la dénonciation de l’influence française ne constitue pas, en elle-même, une politique de souveraineté complète. Rompre avec un partenaire ne signifie pas automatiquement devenir indépendant de toute influence extérieure. La véritable souveraineté se mesure aussi à la capacité d’un pays à définir ses priorités, à diversifier ses partenariats, à négocier des accords équilibrés et à refuser toute pression, quelle qu’en soit l’origine.
Or, en présentant la rupture avec Paris comme une preuve majeure de l’émancipation nationale, le pouvoir burkinabè prend le risque de réduire un enjeu complexe à une opposition entre deux puissances étrangères. La France devient alors le symbole de la dépendance passée, tandis que la Russie est présentée comme la solution à cette dépendance.
Mais cette lecture mérite d’être nuancée. Aucun partenaire étranger, qu’il soit occidental, russe, chinois ou issu d’une autre région du monde, ne fonde exclusivement sa politique extérieure sur la défense des intérêts d’un pays tiers. Les États défendent d’abord leurs intérêts stratégiques, économiques, militaires et diplomatiques. La Russie ne fait pas exception à cette règle.
La Russie : un allié stratégique, mais pas un partenaire désintéressé
Le rapprochement entre Ouagadougou et Moscou constitue l’un des changements les plus visibles de la politique étrangère burkinabè depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré. La coopération sécuritaire occupe une place importante dans cette nouvelle orientation, alors que le Burkina Faso fait face à une insécurité persistante liée aux groupes armés terroristes.
Pour les autorités burkinabè, diversifier les partenaires militaires peut représenter un moyen de renforcer les capacités nationales et de sortir d’une coopération jugée insuffisante avec la France. Ce choix relève du droit souverain du Burkina Faso.
Cependant, la question ne doit pas être de savoir si la Russie est préférable à la France par principe, mais plutôt de déterminer ce que le Burkina Faso obtient concrètement de cette nouvelle relation.
Quels sont les engagements de chaque partie ? Quelles sont les contreparties financières, militaires ou économiques ? Quelle est la durée des accords ? Quelles garanties encadrent les interventions des partenaires étrangers ? Et surtout, dans quelle mesure cette coopération contribue-t-elle à renforcer durablement les capacités propres de l’armée burkinabè ?
Ces interrogations sont essentielles. Une coopération militaire peut apporter un soutien opérationnel, du matériel ou une expertise technique. Mais elle ne garantit pas automatiquement une amélioration durable de la situation sécuritaire. Son efficacité doit être appréciée à partir de résultats vérifiables : la protection des populations, la sécurisation des axes routiers, le retour des personnes déplacées et la capacité des services publics à fonctionner dans les zones touchées par les violences.
Il serait donc prématuré de considérer le seul rapprochement avec Moscou comme une preuve de réussite stratégique. À l’inverse, il serait tout aussi excessif de conclure, sans examiner les accords et les résultats, que la Russie dicte toutes les décisions du pouvoir burkinabè.
Le véritable enjeu est de vérifier si ce partenariat accroît la capacité de décision du Burkina Faso ou s’il crée de nouvelles formes de dépendance.
Changer de partenaire ne signifie pas nécessairement changer de système de dépendance
L’un des paradoxes de la politique menée par Ibrahim Traoré réside dans la manière dont la souveraineté est présentée dans le débat public. Le pouvoir affirme vouloir libérer le Burkina Faso de l’influence occidentale, mais cette ambition ne peut être évaluée uniquement à travers les déclarations contre la France ou les rapprochements avec Moscou.
La souveraineté ne se limite pas au choix des partenaires militaires. Elle concerne également la maîtrise des ressources naturelles, la politique budgétaire, l’indépendance économique, la capacité industrielle, la sécurité alimentaire et la liberté de négociation avec les investisseurs étrangers.
Un pays peut rompre avec une ancienne puissance partenaire tout en restant dépendant d’autres acteurs pour son équipement militaire, ses technologies, ses financements ou certains débouchés commerciaux. Cette dépendance n’est pas nécessairement synonyme de soumission, car les relations internationales reposent souvent sur des interdépendances. Elle devient toutefois problématique lorsque les options alternatives sont limitées et que le pays peine à défendre ses propres priorités.
C’est pourquoi le Burkina Faso doit être jugé sur sa capacité à diversifier réellement ses relations, à développer ses compétences nationales et à négocier des partenariats transparents.
Si la Russie devient un partenaire incontournable dans certains domaines, sans que le pays puisse disposer d’alternatives crédibles, le risque serait alors de voir apparaître une nouvelle dépendance, même si celle-ci se présente sous un discours politique différent.
Il ne s’agit pas d’affirmer que Moscou contrôle les décisions d’Ibrahim Traoré, faute de preuves permettant de soutenir une telle conclusion. Il s’agit plutôt de rappeler une évidence des relations internationales : un partenaire étranger, aussi proche soit-il politiquement, poursuit ses propres intérêts et ne peut être considéré comme désintéressé par principe.
L’AES : une ambition de souveraineté qui doit aussi faire ses preuves
Le rapprochement entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, s’inscrit dans cette volonté de redéfinir les rapports de force régionaux. Les trois pays mettent en avant leur souveraineté, leur volonté de coordonner leurs politiques et leur ambition de renforcer leur autonomie face aux partenaires extérieurs.
Sur le principe, la coopération régionale peut constituer un levier important. Elle peut faciliter la mutualisation des moyens de défense, la coordination du renseignement, les échanges commerciaux et la recherche de solutions communes aux défis du Sahel.
Mais une alliance politique ne garantit pas, à elle seule, l’efficacité de l’action collective. Elle doit démontrer sa capacité à produire des résultats concrets pour les populations.
Sur le plan sécuritaire, la persistance des attaques, les déplacements de populations et les difficultés rencontrées dans certaines localités imposent une évaluation rigoureuse des stratégies adoptées. La situation ne peut être appréciée uniquement à travers les déclarations officielles ou les discours sur la reconquête territoriale. Elle nécessite des données vérifiables, une comparaison dans le temps et une attention particulière à la situation des civils.
Sur le plan économique, l’ambition d’intégration régionale doit également se traduire par des échanges plus fluides, des infrastructures adaptées et des mécanismes permettant de soutenir les producteurs, les commerçants et les entreprises.
Enfin, la souveraineté revendiquée par l’AES devrait aussi se manifester par la capacité de ses membres à entretenir des relations diversifiées avec plusieurs partenaires, sans transformer leur opposition à certaines puissances en principe directeur exclusif de leur diplomatie.
Une alliance souveraine n’est pas celle qui change simplement de camp, mais celle qui conserve la liberté de choisir, de négocier et, si nécessaire, de dire non à ses propres alliés.
La souveraineté politique ne peut pas faire oublier les résultats attendus par la population
Au-delà des questions diplomatiques, le débat sur la souveraineté doit être replacé dans le quotidien des Burkinabè.
Pour les populations confrontées à l’insécurité, aux déplacements, aux difficultés économiques ou à l’accès limité à certains services publics, la question essentielle reste celle des résultats.
La rupture avec la France peut représenter un choix politique assumé. Le rapprochement avec la Russie peut également répondre à des objectifs stratégiques. Mais ces décisions ne sauraient dispenser les autorités de rendre compte de leur efficacité.
La sécurité des personnes, la continuité des services publics, l’accès aux soins et à l’éducation, les possibilités d’emploi et la protection des activités économiques constituent autant d’indicateurs permettant d’évaluer l’action d’un gouvernement.
Il serait donc insuffisant de mesurer le succès de la politique d’Ibrahim Traoré au nombre de déclarations hostiles à Paris, aux symboles de rupture diplomatique ou à la multiplication des rencontres avec des responsables russes.
Les résultats doivent être examinés sur le terrain, à partir d’indicateurs fiables et indépendants.
La souveraineté ne peut pas être uniquement une posture diplomatique. Elle doit se traduire par une capacité accrue de l’État à protéger ses citoyens, à financer ses priorités et à répondre aux besoins de sa population.
Le véritable test : la liberté de décision du Burkina Faso
En rejetant toute normalisation avec la France, Ibrahim Traoré confirme son choix d’une rupture politique durable avec Paris. Mais cette orientation soulève une interrogation fondamentale sur la conception même de la souveraineté défendue par son régime.
Un pays véritablement indépendant doit pouvoir choisir ses partenaires sans se soumettre à leurs exigences, entretenir des relations avec plusieurs puissances et défendre ses intérêts sans être prisonnier de ses alliances.
La France a ses intérêts. La Russie a les siens. Les autres puissances poursuivent également leurs propres objectifs. Aucun rapprochement diplomatique ne devrait donc être évalué sur la seule base de la proximité idéologique entre les dirigeants.
Le Burkina Faso a le droit de diversifier ses partenariats et de redéfinir ses priorités stratégiques. Mais il revient à ses autorités de démontrer que cette réorientation produit des résultats mesurables et renforce effectivement l’autonomie du pays.
La question n’est pas de défendre systématiquement Paris contre Moscou, ni de considérer la Russie comme un adversaire par principe. Elle est de savoir si les choix opérés servent durablement les intérêts du Burkina Faso.
Car, au fond, la souveraineté ne se proclame pas uniquement dans les discours contre l’ancienne puissance coloniale : elle se vérifie dans la capacité à décider librement, à négocier sans contrainte et à obtenir des résultats concrets pour son peuple.
Et c’est précisément sur ce terrain que la politique d’Ibrahim Traoré doit être évaluée, au-delà des slogans, des alliances et des déclarations diplomatiques.