Le Sahel, épicentre d’une crise sécuritaire mondiale ignorée
La région du Sahel a disparu des radars médiatiques internationaux, éclipsée par des conflits plus médiatisés comme la guerre en Ukraine ou les tensions au Proche-Orient. Pourtant, les crises qui la secouent depuis plus d’une décennie s’aggravent sans relâche. Les coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont marqué un tournant, mais les promesses de stabilisation se sont révélées illusoires. Au contraire, les groupes jihadistes étendent leur emprise, tandis que les régimes militaires renforcent leur contrôle par la répression et la restriction des libertés.
Violence jihadiste : une progression alarmante
Le Sahel est désormais la zone la plus touchée par le terrorisme islamiste au monde. En 2024, plus de 11 200 morts ont été recensés, un chiffre trois fois supérieur à celui de 2021. Les attaques ciblent aussi bien les forces de sécurité que les civils, avec une brutalité croissante. Les groupes comme le JNIM (affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Sahel multiplient les offensives, utilisant des tactiques de plus en plus sophistiquées, incluant des frappes aériennes, des engins explosifs improvisés et des attaques coordonnées dans des zones urbaines.
Mali : entre batailles perdues et attaques symboliques
Le Mali, membre fondateur de l’Alliance des États du Sahel (AES), est en première ligne. Après l’expulsion de la MINUSMA en 2023, les combats ont repris contre les séparatistes touaregs et les groupes jihadistes. Malgré des victoires symboliques comme la reprise de Kidal, les forces maliennes subissent des défaites cuisantes, comme l’embuscade de Tinzaouaten en juillet 2024, où 40 soldats maliens et 80 mercenaires russes ont péri. Les attaques récentes, comme celles contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako en septembre 2024, révèlent une audace stratégique inédite et une incapacité des autorités à sécuriser le territoire.
Les civils paient un lourd tribut : 40 morts lors d’un mariage en juillet 2024, 20 civils tués en représailles par des frappes de drones maliennes en août, et plus de 50 victimes en février 2025 lors d’une embuscade près de Gao. Malgré cela, une majorité de Maliens affichent encore leur confiance envers l’armée et le régime, selon des sondages de 2024.
Burkina Faso : l’État en déliquescence
Le Burkina Faso, où l’armée a perdu le contrôle de 60 % du territoire en 2024, est confronté à une escalade sans précédent. Les jihadistes du JNIM, actifs dans 11 des 13 régions, ont commis le massacre le plus meurtrier de l’histoire du pays à Barsalogho en août 2024, faisant entre 130 et 600 victimes. Les forces de sécurité burkinabè ne sont pas en reste : en février 2024, au moins 223 civils ont été sommairement exécutés dans deux villages. En mars 2025, des miliciens des VDP (Volontaires pour la défense de la patrie) ont massacré des civils peuls, déclenchant une vague de représailles du JNIM.
La stratégie du régime, qui consiste à armer massivement des civils (50 000 miliciens recrutés), a exacerbé les tensions ethniques et militarisé la société. Résultat : plus de 2 millions de déplacés internes, un chiffre record en Afrique de l’Ouest.
Niger : une stabilité relative en trompe-l’œil
Le Niger, bien que moins exposé que ses voisins, subit une dégradation rapide. Depuis le coup d’État de 2023, les attaques jihadistes se sont intensifiées, avec une hausse de 51 % des assauts contre les forces armées en 2024. Les civils sont de plus en plus pris pour cible : 39 morts en décembre 2024 dans la région de Tillabéri, et 44 victimes lors d’une attaque contre une mosquée en mars 2025. Les forces nigériennes, accusées de tuer trois fois plus de civils que les groupes armés en 2023, aggravent une situation déjà explosive.
Dérive autoritaire : l’information comme outil de contrôle
Face à l’incapacité à maîtriser leur territoire, les régimes militaires de l’AES ont choisi de contrôler l’information. Les médias indépendants et étrangers (RFI, France 24, TV5 Monde) sont interdits ou suspendus. Les journalistes locaux sont harcelés, arrêtés ou forcés à l’exil. Les partis politiques et la société civile sont réduits au silence, tandis que les opposants sont emprisonnés ou inscrits sur des listes de « terroristes » pour les intimider.
Au Mali, la chaîne Joliba TV a vu sa licence retirée après un reportage sur un coup d’État simulé. Au Burkina Faso, trois journalistes ont été enrôlés de force en mars 2025 après avoir été enlevés. Au Niger, les passeports des étrangers sont confisqués à l’arrivée, limitant les déplacements et les enquêtes. Ces régimes utilisent la désinformation pour masquer leur échec sécuritaire : le gouvernement burkinabè affirme contrôler 70 % du territoire, alors que les recherches indépendantes attribuent ce pourcentage aux groupes jihadistes.
Transitions éternelles : un pouvoir qui se pérennise
Les juntes militaires ont prolongé leurs transitions pour rester au pouvoir. Au Mali, la période de transition a été étendue jusqu’en 2029, avec la possibilité pour le colonel Goïta de se présenter à des élections. Le Burkina Faso et le Niger ont adopté la même stratégie, avec des transitions de cinq ans garanties. Ces prolongations permettent aux régimes de consolider leur pouvoir et de nouer de nouveaux partenariats, comme le soutien militaire russe à la force conjointe de l’AES.
Les élections, promises en 2022 au Mali, ont été reportées à plusieurs reprises pour des raisons « techniques ». Au Burkina Faso, les élections ne sont plus une priorité, tandis qu’au Niger, le régime a évité toute annonce officielle pendant 18 mois avant de proposer une transition de cinq ans renouvelable. Ces manœuvres visent à éviter un retour à l’ordre constitutionnel et à renforcer la légitimité des juntes.
Un silence trompeur : les répercussions globales
Le désintérêt international pour le Sahel est préoccupant. Les crises humanitaires s’aggravent : 52,7 millions de personnes risquent la famine entre juin et août 2025, et plus de 3,1 millions de déplacés internes ont été recensés en mars 2025 au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad. Pourtant, l’Union européenne, confrontée à d’autres urgences, semble vouloir se désengager.
Se désintéresser du Sahel, c’est ignorer les risques systémiques : migrations massives, radicalisation, et instabilité régionale qui pourraient déstabiliser l’Europe à moyen terme. Une reprise prudente du dialogue par l’UE est en cours, mais son approche doit être clarifiée : quels objectifs ? Quels partenaires ?
Un fait est certain : le silence autour du Sahel ne signifie pas la paix, mais l’aggravation d’une crise aux conséquences continentales.