Dette publique au Sénégal : les choix politiques face à l’urgence économique

La dette du Sénégal : un défi qui dépasse le calendrier politique

Comme le soulignait Bill Clinton dans sa réflexion sur les décisions impopulaires, « tôt ou tard, tous les dirigeants doivent choisir entre l’immédiateté des attentes populaires et les impératifs d’une action durable ». Cette tension entre la temporalité politique, dictée par les échéances électorales, et la temporalité économique, qui exige une vision à long terme, se manifeste aujourd’hui avec une acuité particulière dans la gestion de la dette publique du Sénégal.

Théorisée par Buchanan et Tullock en 1962, l’école des choix publics éclaire ce dilemme : les gouvernants, confrontés à la nécessité de concilier stabilité sociale et viabilité budgétaire, doivent arbitrer entre des solutions immédiates et des réformes structurelles. Or, les chiffres récents de la dette sénégalaise appellent une remise en question radicale des stratégies actuelles. Avec un encours de 23 666,8 milliards de francs CFA à fin 2024 (soit 118,8 % du PIB), le pays se trouve à un carrefour où chaque décision engage son avenir économique.

Trois leviers principaux déterminent la santé de cette dette : le taux d’intérêt apparent, le ratio dette/PIB et la maturité moyenne pondérée. Modifier l’un d’eux, via un refinancement, un reprofilage ou une restructuration, revient à réécrire l’échéancier de la dette existante. Pourtant, les marges de manœuvre semblent se réduire comme peau de chagrin.

Un diagnostic accablant : l’urgence d’une réforme structurelle

Les données compilées entre septembre 2024 et juillet 2026 par le cabinet Forvis Mazars, à la demande du gouvernement, révèlent une situation alarmante. En 2025, le service de la dette (principal, intérêts et commissions) a englouti 4 357,5 milliards de francs CFA, soit 46 % des recettes fiscales. En 2026, la facture s’élève à 5 498 milliards, tandis que les recettes fiscales prévisionnelles atteignent à peine 5 384,8 milliards.

La conclusion s’impose : l’État sénégalais ne peut honorer ses dépenses courantes ou d’investissement sans recourir à de nouveaux emprunts. Autrement dit, chaque franc dépensé aujourd’hui creuse un peu plus le fossé entre les recettes et le service de la dette. Cette mécanique perverse place le pays dans une dépendance budgétaire insoutenable à moyen terme.

Le Plan de Redressement Économique et Social : un pari risqué

Pour inverser la tendance, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), dont l’objectif est de générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires d’ici 2028. Parmi les leviers envisagés :

  • Une collecte accrue via de nouvelles mesures fiscales (2 111 milliards)
  • Un effet multiplicateur des réformes (1 062 milliards)
  • Le recyclage des actifs fonciers de l’État (1 091 milliards)

Cependant, les réalisations du premier trimestre 2026 (54,2 milliards seulement) et les projections optimistes pour fin 2026 (300 milliards) laissent planer un doute sérieux. Le potentiel fiscal du Sénégal, estimé à 25,3 % du PIB (DPEE, 2019), reste loin de l’objectif 18,9 % atteint en 2025. L’écart de 6 % à combler dans les trois à six prochaines années semble irréaliste, d’autant que la croissance hors-hydrocarbures peine à dépasser 2,2 % en 2025.

Le service de la dette, lui, continue de croître : 106,6 % des recettes fiscales en 2025, et un besoin de financement de 6 075,3 milliards pour 2026, bien supérieur aux remboursements prévus. La conclusion est sans appel : les recettes fiscales, même dopées par le PRES, ne suffiront pas à absorber l’augmentation mécanique de la dette.

Refinancer ou restructurer : le piège des solutions court-termistes

Face à l’urgence, le gouvernement mise sur le refinancement via le marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés, soit quatre fois plus qu’en 2024. Pourtant, cette stratégie présente des risques majeurs :

  • Les taux d’intérêt sur les nouvelles émissions ont grimpé à 7-8 % en 2026, contre 3,9 % pour la dette existante.
  • La maturité moyenne a été réduite, augmentant le risque de refinancement à court terme.
  • La dette libellée en devises étrangères (23 % du total) coûte 56 % plus cher que celle en FCFA.

En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards, malgré une légère amélioration du ratio dette/PIB (112 %), due à la croissance tirée par les hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio aurait atteint 124 %. La dynamique est claire : le refinancement, loin de stabiliser la dette, l’aggrave en alourdissant son coût et en réduisant sa durée de vie.

L’effet boule de neige : un scénario inévitable ?

Trois indicateurs clés éclairent la trajectoire de la dette sénégalaise :

  • Le solde primaire : en 2025, il affichait un déficit de -1,8 % du PIB, contre un besoin de +2,7 % pour stabiliser la dette.
  • Le taux d’intérêt apparent (4,59 %) dépasse le taux de croissance hors-hydrocarbures (2,2 %).
  • Le ratio dette/PIB hors hydrocarbures s’est détérioré à 124 %.

En 2026, malgré une légère amélioration des prévisions (taux de croissance à 3,2 %), le solde primaire reste négatif (-246 milliards) et le solde primaire stabilisant nécessaire (+1,9 %) reste hors de portée. La mécanique est implacable : sans action structurelle, la dette va s’emballer, étouffant toute marge de manœuvre budgétaire.

Vers une gouvernance de la dette plus audacieuse

Le gouvernement a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement. Cette réforme institutionnelle est nécessaire, mais insuffisante. Pour briser le cercle vicieux, trois pistes s’imposent :

  • Une renégociation globale des conditions de la dette, incluant échéances, taux et éventuellement décote sur certains encours, en fonction des classes de créanciers (multilatéraux, bilatéraux, commerciaux).
  • Un ajustement du PIB pour refléter la nouvelle réalité économique, notamment l’impact des hydrocarbures.
  • Une réduction drastique des dépenses improductives et une optimisation des recettes, sans alourdir la pression fiscale sur les ménages et les entreprises.

Le pragmatisme économique doit primer sur les considérations politiques. Différer ces décisions ne fera qu’aggraver le coût budgétaire et économique, en évincant l’investissement public et en asphyxiant le marché financier local. L’heure n’est plus aux demi-mesures : c’est une refonte en profondeur de la stratégie d’endettement qui s’impose pour éviter l’effondrement.

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