Ebola en RDC : une riposte entravée par l’instabilité politique et sécuritaire

Ebola en RDC : une riposte entravée par l’instabilité politique et sécuritaire

Dans un contexte de conflits armés, d’instabilité politique et de forte fragilité économique et sociale, notamment dans l’est de la République démocratique du Congo, comment l’épidémie d’Ebola affecte-t-elle la stabilité interne des zones touchées et complique-t-elle la mise en place de dispositifs sanitaires garantissant l’accès des populations aux soins ?

Cette nouvelle vague d’Ebola survient dans une zone en proie à une crise multiple et structurelle. Touchant principalement la RDC, il s’agit de la dix-septième épidémie depuis 1976 (date de la première identification du virus à Yambuku), et cette fois-ci due à la souche Ebola Bundibugyo. À ce jour, même si des traitements sont en phase de test, il n’existe ni vaccin ni traitement homologué contre cette souche, qui peut tuer un infecté sur deux. Les régions de l’est de la RDC – Nord et Sud-Kivu ainsi que l’Ituri – sont particulièrement vulnérables à la propagation des épidémies. L’année dernière, l’ONU a signalé l’une des plus graves épidémies de choléra depuis vingt-cinq ans. Par ailleurs, depuis 2020, la propagation du Mpox y est massive, surtout depuis septembre 2023. L’Ituri, épicentre de l’épidémie, est l’une des provinces les plus troublées de la RDC, mal desservie par les routes, en proie aux violences de groupes armés, et où près d’un million de déplacés s’entassent dans des camps. La crise sanitaire se superpose donc à une crise humanitaire et sécuritaire préexistante. Cela s’explique par un contexte d’instabilité et de conflit endémique, particulièrement intense depuis l’offensive du M23 en 2023. Les populations locales vivent dans un climat d’instabilité quotidienne, marqué par des déplacements internes réguliers et des conditions de promiscuité dans des camps surpeuplés. Ces conditions favorisent la résurgence d’agents pathogènes et leur propagation rapide. Par ailleurs, la situation de crise complexe que traverse l’est de la RDC, avec de rares périodes d’accalmie, a fortement fragilisé le tissu social et les services de santé, qui ne peuvent actuellement répondre aux besoins vitaux, induisant une dépendance structurelle à l’aide étrangère. La violence systémique impulsée par les vagues de conflits a participé à déprioriser la santé et à systématiser la violence, particulièrement envers les femmes et les enfants. Un contexte précaire dans lequel une épidémie de grande envergure vient se superposer et aggraver la crise, dans un climat d’effondrement sécuritaire.

Le ministre de la Santé congolais, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a déclaré qu’« Ebola était une urgence absolue ». Selon les données nationales, au 31 mai 2026, on dénombrait 282 cas confirmés dont 42 décès, après l’enregistrement de 19 nouveaux tests positifs. De son côté, l’OMS indiquait au 1ᵉʳ juin que 349 cas suspects étaient sous surveillance, en attente de résultats, principalement dans la province de l’Ituri, et plus précisément dans les zones sanitaires de Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia s’est rapidement trouvé débordé, contraignant à installer des centres d’accueil en périphérie et en zone rurale. Néanmoins, le rétablissement de quatre soignants infectés offre une lueur d’espoir. Au 5 juin 2026, la pression sur le système de soins s’est encore accentuée : selon des sources locales, environ six centres de santé de Bunia ont été temporairement fermés pour désinfection, réduisant d’autant la capacité d’accueil et inquiétant notamment les femmes enceintes venues consulter, certains malades souffrant d’autres pathologies n’ayant reçu que des soins minimaux avant d’être réorientés ou renvoyés chez eux. De surcroît, face à la propagation d’Ebola, les services de santé, devant s’adapter rapidement, se retrouvent désorganisés, restreignant aussi l’accès aux soins courants.

Ce qui pose véritablement problème, c’est le manque de riposte coordonnée de la part de Kinshasa, dans une zone partiellement occupée par le proxy rwandais qu’est le M23 et où de nombreux groupes armés prolifèrent pour des raisons extractives. On retrouve ici un problème récurrent : celui du contrôle de l’unité nationale dans un pays de près de 100 millions d’habitants et de l’efficacité des services sociaux et sanitaires de base. Dans les zones contrôlées par le M23, plusieurs cas ont également été décomptés. Dans la mesure où le gouvernement congolais n’a pas coordonné la riposte sanitaire avec les groupes armés occupant illégalement le territoire, le risque de propagation épidémique reste entier. Si des négociations sont possiblement en cours selon certaines informations, elles n’ont pas encore permis d’instaurer le cadre de coordination sanitaire nécessaire à une riposte efficace sur la zone. La fragmentation territoriale à l’est empêche une réponse unifiée. Deux centres de traitement Ebola seraient en cours d’installation à Goma, chef-lieu tenu par le M23/AFC, avec des capacités d’accueil limitées, et le groupe armé affirme avoir pris la mesure de la situation et mis en place des plans de contingence sanitaire. L’épidémie progresse donc aussi dans des zones tenues par la rébellion. Qui pilote la santé publique quand l’État n’a plus le monopole territorial ?

À cela s’ajoutent les résistances communautaires. Comme lors des épisodes de 2018-2020, l’acceptation de la riposte est loin d’être acquise. Une manifestation anti-riposte à Rwampara a dégénéré jusqu’à l’incinération du corps d’un cas suspect. Méfiance et hostilité envers les équipes médicales sont des variables de stabilité à part entière. Les résistances communautaires s’inscrivent dans une logique culturelle. Le refus des autorités sanitaires de restituer les corps des personnes décédées d’Ebola à leurs familles est vécu comme une violence symbolique insupportable. Dans les sociétés de l’est de la RDC, les rituels funéraires, notamment la toilette mortuaire et le contact physique avec le défunt, constituent un impératif spirituel. Or, ce sont précisément ces pratiques qui représentent l’un des principaux vecteurs de transmission du virus Ebola.

Le ressentiment des populations de l’Ituri et du Kivu s’enracine dans une suspicion structurelle, héritée de décennies de violence, d’abandon étatique et d’interventions extérieures perçues comme prédatrices. Ainsi, la riposte sanitaire est facilement assimilée à une nouvelle forme de contrôle imposé, alimentant rumeurs et conspirationnisme.

L’épidémie d’Ebola peut-elle avoir des conséquences durables sur les relations entre la RDC et ses pays voisins ? Dans quelle mesure cette crise risque-t-elle de fragiliser la stabilité régionale en Afrique centrale ?

D’emblée, on se situe dans une situation de forte tension et de concurrence extractiviste entre la RDC et ses pays limitrophes à l’est, notamment le Rwanda, mais pas uniquement, avec des relations parfois en dents de scie avec l’Ouganda. Aussi, lorsqu’une épidémie de ce type se propage dans un État dont une partie du territoire échappe au contrôle central, rendant difficile une riposte coordonnée à l’échelle nationale, la réponse doit être transrégionale, voire continentale. À l’heure actuelle, l’Africa CDC, bras opérationnel sanitaire de l’UA en matière d’identification des foyers épidémiologiques, a indiqué qu’une dizaine de pays vulnérables pourraient être touchés : le Soudan du Sud, le Rwanda, le Kenya, la Tanzanie, l’Éthiopie, le Congo-Brazzaville, le Burundi, l’Angola, la Centrafrique et la Zambie, en plus de la RDC et de l’Ouganda, déjà touchés avec sept cas. Il faut toutefois noter que la capacité de riposte est très hétérogène d’un pays à l’autre. Le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé et de surveillance relativement plus solides, le Kenya ayant d’ailleurs commencé à installer des structures de quarantaine dédiées, tandis que la Centrafrique reste l’un des États les plus fragiles du continent et largement dépendant de l’aide extérieure. Quant au Soudan du Sud, il cumule une grave crise interne et les répercussions de la guerre au Soudan voisin.

Par définition, une épidémie ne connaît pas les frontières artificielles ; elle touche les êtres vivants, quel que soit leur statut. Certains sont plus vulnérables que d’autres, notamment les plus pauvres, et tout particulièrement dans des conditions où les frontières sont extrêmement poreuses. Selon l’OMS, des cas importés de l’Ituri ont gagné le Nord-Kivu ainsi que Kampala, en Ouganda, où deux voyageurs revenant de RDC ont été confirmés positifs, dont l’un est décédé. Un cas a par ailleurs été signalé au Sud-Kivu, d’après le porte-parole du M23, le malade venait de Kisangani, dans la province de la Tshopo. Cette dynamique s’accompagne de fermetures de frontières et de tensions diplomatiques, sans parler des conséquences économiques qui risquent d’être majeures. Face au risque, l’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026. Le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures, prises unilatéralement, viennent percuter des relations bilatérales avec la RDC déjà extrêmement tendues.

S’y ajoute l’enchevêtrement avec le conflit à l’est, qui participe directement à la diffusion de l’épidémie. Celle-ci progresse dans des zones comme Goma, prise fin janvier 2025, et Bukavu, tombée en février 2025, faisant redouter un embrasement régional. La santé devient ainsi un terrain supplémentaire de la rivalité Kinshasa-Kigali, le M23 s’imposant comme acteur de santé publique de facto dans les territoires qu’il contrôle. Face à ce risque transfrontalier, la Communauté d’Afrique de l’Est a appelé ses États membres à activer leurs réseaux de laboratoires et à renforcer la surveillance aux frontières, et a tenu une réunion ministérielle extraordinaire de ses ministres de la Santé les 1er et 2 juin 2026. À l’issue de cette réunion, les ministres se sont engagés à harmoniser les contrôles sanitaires aux points d’entrée sans fermer les frontières, à créer un groupe de travail technique régional pour coordonner la surveillance, et à renforcer les capacités de diagnostic et la protection des soignants.

Les crises sanitaires comme Ebola révèlent-elles les limites actuelles du système international d’aide humanitaire, notamment à la suite de la suppression des financements de l’USAID ? Quel rôle jouent aujourd’hui les organisations internationales, comme l’OMS et les ONG, dans la gestion de cette crise ?

Ajouté à un contexte d’instabilité régionale, il s’agit d’une épidémie qui intervient dans un contexte où la riposte risque d’être affaiblie en amont par la recomposition de l’architecture de l’aide étatsunienne. Les coupes spécifiquement sur l’aide sanitaire ont été « quadripartites » à partir de janvier 2025 : retrait de l’OMS, dissolution de l’USAID, réductions au CDC, et baisse de l’aide sanitaire à la RDC et à l’Ouganda, affaiblissant les systèmes vitaux pour répondre à de telles flambées épidémiques. Des experts estiment même que ces coupes ont pu retarder la détection de l’épidémie.

Aujourd’hui, la RDC a conclu un accord bilatéral avec les États-Unis (tout comme le Rwanda et l’Ouganda), dans une logique « America First » assumée. Une partie des financements santé a été transférée au Département d’État via ce nouvel accord, qui promet 900 millions de dollars sur cinq ans, dans une dynamique de conditionnalité extractive et une bascule du multilatéralisme vers le bilatéralisme transactionnel entre les États-Unis et la RDC. Plus précisément, cette recomposition, portée par le nouveau positionnement américain, n’est pas pleinement maîtrisée, puisque face à cette résurgence d’Ebola, la réponse américaine s’avère tardive et hors cadre onusien. Par ailleurs, on observe une dépriorisation des principes humanistes et solidaires dans la manière d’appréhender la riposte à cette épidémie. L’objectif est d’abord de protéger les Américains. Le Département d’État a mobilisé 23 millions de dollars d’urgence et annoncé le financement de jusqu’à 50 cliniques, mais, du fait du retrait de l’OMS, il n’a pas indiqué vouloir soutenir une riposte pilotée par l’OMS, en rupture avec les pratiques passées. Les États-Unis s’étant retirés de l’OMS, le fonds d’urgence de l’Organisation (CFE) est donc fragile opérationnellement, les autres donateurs ne parvenant pas à combler le vide laissé par le retrait américain.

Dans ce contexte, la riposte doit être activée par les institutions nationales des pays les plus touchés, avec un appui de l’OMS et des organisations non gouvernementales, vu le niveau de propagation du virus, alors même que leurs moyens ont été réduits par le retrait américain et qu’elles opèrent dans un environnement sécuritaire hostile. L’OMS, dont c’est le mandat, a déclaré l’épidémie urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) et coordonne la réponse ; le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), l’agence sanitaire de l’Union européenne, a publié une évaluation des risques, pour appuyer la coordination de la riposte, notamment auprès de l’Africa CDC. Sur le terrain, les ONG médicales telles que Médecins sans frontières ou encore ALIMA (The Alliance for International Medical Action) ont déployé des équipes de soins. Enfin, la Croix-Rouge de la RDC mobilise ses volontaires pour les enterrements dignes et sécurisés, la communication sur les risques et l’engagement communautaire. Néanmoins, la réponse humanitaire demeure bien trop limitée pour endiguer l’épidémie.

Du côté de la réponse continentale, l’Africa CDC et l’OMS ont annoncé le 5 juin 2026 un plan conjoint de riposte de six mois, couvrant la période de juin à novembre 2026, et lancé un appel à mobiliser 518 millions de dollars pour soutenir les pays africains dans la détection précoce, la prévention et la lutte contre la maladie. Articulé autour du principe opérationnel « un plan, un budget, une équipe » défendu par le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, ce plan se veut une réponse coordonnée, placée sous la direction des pays touchés. Il s’agit d’un appel de fonds reposant sur l’OMS, l’Africa CDC et leurs partenaires (UNICEF, HCR, PAM, IFRC, FIND), les agences onusiennes, les gouvernements africains et les bailleurs internationaux. Pour l’instant, seuls 315,8 millions ont été promis, en deçà même de l’objectif de mettre un seul plan coordonné.

De plus, si ce plan co-coordonné montre que des premiers éléments de réponse semblent pilotés à l’échelle continentale, il met aussi structurellement en évidence une stratégie hybride de plusieurs États africains. D’un côté, les pays signent des accords bilatéraux, notamment avec les États-Unis, sous forme d’aide conditionnée par les bailleurs, pour soutenir leurs systèmes de santé et lutter contre les maladies infectieuses ; de l’autre, ils démontrent leur capacité à se coordonner face à une crise majeure à travers des mécanismes multilatéraux. L’avenir dira si cette articulation portera ses fruits sur la durée.

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