Fiscalité du tabac au Cameroun : un levier pour sauver des vies et financer la santé

À Mbankomo, des experts explorent l’impact d’une fiscalité ambitieuse sur la santé publique

Pendant trois jours, des responsables gouvernementaux, des parlementaires, des représentants de la société civile et des experts internationaux se sont réunis à Mbankomo pour une raison surprenante : discuter de fiscalité plutôt que de construction d’hôpitaux ou d’achat de médicaments. Pourtant, derrière les chiffres et les projections, une ambition claire animait ces travaux : transformer la fiscalité du tabac en un outil au service de la santé publique et du financement durable du système sanitaire camerounais.

Un fléau sanitaire aux conséquences dévastatrices

Le tabac reste l’une des causes évitables de décès les plus répandues au Cameroun. Avec 9 % de fumeurs chez les adultes et plus de 10 % chez les adolescents, le pays enregistre chaque année près de 66 000 décès liés à cette consommation. Les maladies cardiovasculaires, les cancers, les AVC et les affections pulmonaires chroniques se multiplient, alourdissant le fardeau des ménages et des structures médicales.

Malgré ce bilan alarmant, les cigarettes restent accessibles : en 2024, un paquet coûtait en moyenne 4,07 dollars, un prix inférieur à la moyenne africaine et mondiale. Pire, les taxes ne représentaient que 36 % du prix de vente, bien en dessous des 75 % recommandés par l’OMS. Une situation qui encourage la consommation, en particulier chez les jeunes, dont l’initiation au tabagisme reste un défi majeur.

Taxer le tabac : une décision aux répercussions immédiates

Les participants à l’atelier ont rappelé qu’augmenter les taxes sur le tabac est l’une des mesures les plus efficaces pour réduire la consommation, surtout chez les jeunes. Une hausse des prix limite l’accès aux produits et dissuade les adolescents de commencer à fumer, un geste qui sauve des vies sur le long terme.

Mais les avantages ne s’arrêtent pas là. Une fiscalité mieux structurée permet de mobiliser des ressources supplémentaires pour renforcer le système de santé, financer la couverture sanitaire universelle et soutenir des programmes de prévention contre les maladies non transmissibles. Une politique gagnante, tant pour la santé que pour l’économie.

Des données pour éclairer les réformes

Avant de concevoir des mesures efficaces, il est essentiel de comprendre les réalités du marché. Les échanges ont permis d’analyser les habitudes de consommation, l’impact économique du tabac, la répartition actuelle des taxes et les meilleures pratiques internationales. Une approche fondée sur des preuves concrètes pour éviter les erreurs de perception.

Les experts ont également balayé les idées reçues : une hausse des taxes ne se traduit pas automatiquement par une baisse des recettes fiscales, une destruction massive d’emplois ou une explosion du commerce illicite. Des craintes infondées, selon les données internationales, lorsque les réformes sont bien encadrées.

Des simulations qui parlent d’elles-mêmes

L’un des temps forts de l’atelier fut la présentation du modèle WHO TaXSiM, un outil conçu par l’OMS pour évaluer l’impact sanitaire et fiscal des réformes avant leur adoption. Plusieurs scénarios ont été testés, avec des résultats édifiants.

Deux mesures phares ont été simulées : une hausse de la taxe spécifique minimale de 5 000 à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027, puis à 15 000 FCFA en 2028. Les projections sont sans appel :

  • Baisse de 19 % des ventes de cigarettes entre 2026 et 2028, passant de 162,9 à 131,9 millions de paquets ;
  • Réduction de 66 000 fumeurs en moins à l’horizon 2028 ;
  • Augmentation des recettes fiscales, passant de 32,6 à 57,3 milliards FCFA, soit un gain de près de 25 milliards FCFA.

Ces chiffres démontrent qu’une fiscalité ambitieuse permet de concilier réduction de la consommation et renforcement des finances publiques. Une avancée majeure pour la santé et l’économie nationale.

Financer durablement la santé grâce au tabac

Dans un contexte où les financements internationaux se raréfient, la fiscalité du tabac apparaît comme une solution stratégique pour assurer des revenus stables. Les recettes supplémentaires pourraient servir à :

  • Développer la couverture sanitaire universelle ;
  • Renforcer les programmes de prévention des maladies chroniques ;
  • Soutenir les services d’aide à l’arrêt du tabac ;
  • Améliorer les infrastructures médicales ;
  • Promouvoir des campagnes de santé publique.

Une opportunité unique pour le Cameroun de transformer une menace sanitaire en levier de développement.

Les nouveaux produits nicotiniques : une menace grandissante pour les jeunes

Les échanges ont également mis en lumière l’émergence de produits nicotiniques sous des formes attirantes pour les adolescents : stylos, montres connectées, bonbons ou jouets. Ces articles, souvent présentés comme inoffensifs, ciblent les jeunes grâce à des stratégies marketing sophistiquées.

Pourtant, ces produits ne sont pas sans danger : ils créent une dépendance, exposent à des substances toxiques et risquent de banaliser la nicotine chez les plus vulnérables. Les participants ont insisté sur la nécessité d’encadrer leur commercialisation avant qu’ils ne s’imposent durablement sur le marché.

Huit recommandations clés pour une réforme efficace

À l’issue des travaux, plusieurs pistes d’action ont été proposées pour renforcer la lutte contre le tabac :

  • Augmenter progressivement la taxe spécifique minimale jusqu’à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
  • Uniformiser cette fiscalité pour les produits locaux et importés ;
  • Renforcer la coordination au sein de la CEMAC sur les droits d’accise ;
  • Créer un groupe technique national dédié à la fiscalité du tabac ;
  • Mettre en place un système de suivi-évaluation permanent ;
  • Améliorer la disponibilité des données fiscales et commerciales ;
  • Accélérer la création d’un fonds national de lutte contre le tabac ;
  • Développer un système de traçabilité des produits du tabac.

Ces mesures, combinées à des campagnes de sensibilisation et à un accompagnement des producteurs vers des cultures alternatives, pourraient transformer la fiscalité du tabac en un outil puissant pour la santé et l’économie.

Vers une mobilisation collective

Pour le Dr Colette Taka Joro, Secrétaire Permanent du Comité National de Lutte contre la Drogue, le dialogue entre le gouvernement, les parlementaires et les acteurs concernés sera essentiel pour concrétiser ces réformes et en assurer l’adoption rapide.

Un investissement dans l’avenir du Cameroun

En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a souligné l’importance de ces recommandations : « La fiscalité du tabac n’est pas qu’un outil de mobilisation de recettes. C’est un investissement dans la santé des Camerounais. En protégeant les jeunes contre le tabagisme et en renforçant le financement de notre système de santé, nous bâtissons l’avenir du pays. »

Les participants sont unanimes : une fiscalité du tabac ambitieuse peut réduire la consommation, sauver des vies, alléger le poids des maladies chroniques et générer des ressources pour financer les priorités sanitaires. Chaque hausse de taxe représente des milliers de vies sauvées et des familles protégées. Une réforme fondée sur des données probantes, pour un Cameroun plus sain et plus résilient.

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