Un débat brûlant sur les enveloppes discrétionnaires de la Primature
Depuis quelques semaines, la question des fonds politiques agite la scène politique sénégalaise. Entre plateaux télévisés, publications sur les réseaux sociaux et interventions parlementaires, le sujet divise les responsables politiques et les citoyens. Une interrogation revient sans cesse : qui, avant Ousmane Sonko, a bénéficié de ces crédits spéciaux alloués à la Primature, et comment ont-ils été utilisés ?
L’Assemblée nationale, réunie en session extraordinaire depuis le 10 août 2026 sous la présidence de Ousmane Sonko, examine actuellement plusieurs textes, dont une proposition de loi visant à encadrer les fonds secrets et crédits spéciaux. Ce débat s’inscrit dans un contexte particulièrement tendu, alors que le gouvernement doit aussi traiter de la déclaration de patrimoine, de la réforme du Code du travail et de la création de six commissions d’enquête.
L’intervention d’Aly Ngouille Ndiaye : une version controversée
L’ancien ministre de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye, a récemment semé le trouble en affirmant que Ousmane Sonko était le premier Premier ministre à disposer de fonds politiques dédiés. « En réalité, il a été le premier chef du gouvernement à y avoir droit. Moi je n’ai pas été Premier ministre, mais il y a des anciens Premiers ministres qui sont toujours là et qui m’écoutent, et il n’y a que Boun Abdallah Dionne qui est décédé, et je sais qu’il n’avait pas de fonds pour ça. Donc, cela a démarré avec lui », a-t-il déclaré lors d’un passage à la télévision.
Il a également évoqué le montant de 1,7 milliard de francs CFA, souvent cité par Ousmane Sonko, sans préciser clairement si cette somme correspondait à un versement trimestriel ou annuel. Selon lui, cette dotation aurait été entièrement consommée avant que Sonko ne demande une rallonge, ce qui expliquerait pourquoi son successeur n’aurait trouvé aucune réserve disponible. « Dans les commissions d’enquête, il aurait dû inclure son propre cas, pour des raisons de transparence. Et il y a même des choses que je sais que je ne peux pas dire ici », a-t-il ajouté, sans fournir plus de détails.
Des anciens Premiers ministres contre-attaquent
Les déclarations d’Aly Ngouille Ndiaye ont suscité une vague de réactions, notamment de la part d’anciens chefs de gouvernement. Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, a affirmé avoir bénéficié de fonds politiques bien avant d’occuper la Primature, dès son poste de Directeur de cabinet présidentiel. « Chaque fin du mois, on me donnait mes fonds politiques », a-t-il révélé lors d’une émission en avril 2025, remettant ainsi en cause la version de l’ancien ministre de l’Intérieur.
D’autres témoignages, attribués à Macky Sall (Premier ministre sous Wade) et Idrissa Seck (également Premier ministre sous Wade), confirment l’existence de ces enveloppes discrétionnaires. Plusieurs internautes ont également rappelé qu’Abdoulaye Wade aurait parfois puisé dans ses propres fonds politiques pour soutenir financièrement ses Premiers ministres.
La réponse de la majorité présidentielle
Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, a balayé les accusations en les qualifiant d’« affirmations gratuites ». Il a suggéré de comparer les budgets de la Primature sur les exercices 2023, 2024 et 2025, estimant que les variations s’expliquent par des changements institutionnels plutôt que par une utilisation abusive des fonds. Pour lui, le débat ne devrait pas porter sur l’existence de ces crédits, mais sur leur gestion et leur transparence.
Le camp Pastef a réagi en rappelant que son parti dénonçait depuis 2014 l’absence de contrôle sur ces fonds, une promesse électorale reprise en 2019. Selon plusieurs sources proches du mouvement, cette pratique n’est donc pas une innovation récente, mais un héritage institutionnel bien plus ancien.
Une histoire marquée par une inflation des enveloppes discrétionnaires
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut remonter dans le temps. Sous la présidence d’Abdou Diouf, ces fonds s’élevaient à environ 650 millions de francs CFA. Sous Abdoulaye Wade, ils auraient atteint près de 8 milliards. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) couvrant la période 2008-2012 révèle même que 108 milliards de francs CFA ont été consommés, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable.
Un exemple marquant reste le Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Idrissa Seck a été visé par une enquête après son départ du gouvernement en 2004, notamment pour la gestion de ce programme et deux biens immobiliers (l’un à Saly, l’autre à Atlanta), dans le cadre d’une procédure pour enrichissement illicite.
Les appels à un encadrement légal
Face à ces révélations, plusieurs députés ont pris position pour un contrôle plus strict. Guy Marius Sagna, député de la majorité, a révélé avoir soumis dès septembre 2025 une proposition de loi visant à créer une « Commission de vérification des crédits fonds politiques ». Ousmane Sonko aurait demandé à différer l’examen de ce texte, préférant une initiative gouvernementale. « Le président Sonko m’a demandé de le laisser discuter avec qui de droit », a-t-il confié sur les réseaux sociaux.
Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, a qualifié ces fonds de « vol » en l’absence de vote parlementaire les autorisant. Il a cependant distingué ces enveloppes des crédits votés pour le renseignement, qui relèvent selon lui d’une autre logique.
El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a critiqué l’« opportunisme » de la majorité parlementaire, rappelant que plusieurs de ses membres ont occupé des postes clés sans remettre en cause ces pratiques. Il a plaidé pour un contrôle parlementaire élargi, incluant la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers et les fonds de la région de Matam.
Transparence ou continuité ? La position des nouvelles autorités
Interrogé sur le maintien de ces fonds en mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a justifié leur existence par leur rôle dans le renseignement et la solidarité, estimant qu’une suppression créerait un vide face à des urgences sociales. Ousmane Sonko, devant l’Assemblée nationale le 22 mai 2026, a confirmé le montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature, tout en se disant favorable à leur encadrement.
La session extraordinaire ouverte le 10 août 2026 doit examiner en urgence une proposition de loi sur les crédits spéciaux et fonds secrets, ainsi qu’un texte modifiant l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine. Ce débat illustre la tension entre une pratique institutionnelle ancrée depuis des décennies et les exigences de transparence portées par les nouvelles autorités.