Libreville – Le groupe franco-britannique Perenco, acteur prépondérant du secteur énergétique africain, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une tourmente judiciaire en France. Cette situation pourrait engendrer des répercussions significatives bien au-delà des frontières de l’Hexagone, notamment en Afrique centrale.
Les 11 et 12 juin derniers, le Parquet national financier (PNF) a mené des perquisitions d’envergure à Paris. Ces opérations s’inscrivent dans le cadre d’une enquête approfondie portant sur des allégations de corruption d’agents publics étrangers et de blanchiment de capitaux, en lien direct avec les activités de Perenco au Gabon et au Congo-Brazzaville. Ce dossier, révélé par des sources proches de l’enquête, revêt une importance économique, politique et géostratégique majeure, d’autant que le groupe pilote actuellement l’un des programmes gaziers les plus ambitieux du continent africain au Gabon.
Les investigations ont ciblé le siège social parisien de l’entreprise, ainsi que les résidences de plusieurs de ses dirigeants et actionnaires, y compris celle de son président, François Perrodo. Téléphones portables, ordinateurs et divers documents internes ont été saisis pour alimenter cette enquête, ouverte depuis octobre 2023. Les magistrats examinent avec attention des flux financiers jugés suspects, en lien avec les opérations du groupe dans ces deux nations d’Afrique centrale.
La question persistante de la gouvernance pétrolière
Au cœur des préoccupations des enquêteurs se trouve la question de savoir si certains avantages commerciaux, concessions d’exploitation ou contrats stratégiques auraient été acquis ou maintenus par des mécanismes financiers illégaux impliquant des fonctionnaires locaux.
Cette affaire relance un débat sensible qui traverse l’histoire économique de l’Afrique centrale depuis des décennies. La région, immensément riche en ressources naturelles, est également l’une des plus exposées aux controverses concernant la gestion des revenus issus de l’extraction. Les enquêtes visant de grandes entreprises opérant dans les secteurs pétrolier ou minier s’inscrivent dans un contexte international où les exigences de transparence sont en constante augmentation.
Perenco occupe une position unique dans cet environnement. Contrairement aux grandes multinationales cotées en bourse, ce groupe familial a toujours privilégié une stratégie de discrétion, ce qui lui a permis une expansion rapide dans des juridictions souvent complexes, loin de l’exposition médiatique habituelle des majors pétrolières.
Au Gabon, où sa présence s’étend sur plus de trois décennies, Perenco est devenu un acteur incontournable de l’économie nationale. Sa filiale gabonaise s’est établie comme le premier producteur d’hydrocarbures du pays, grâce à un vaste portefeuille de champs offshore et terrestres.
Un calendrier délicat pour les projets gaziers au Gabon
Le moment de cette enquête est particulièrement sensible. Les perquisitions interviennent alors que Perenco est engagé dans une transformation stratégique majeure, axée sur le développement du gaz naturel.
Le groupe est actuellement le principal opérateur gazier du Gabon et supervise plusieurs projets jugés vitaux pour la diversification énergétique du pays. Parmi ceux-ci figurent les champs d’Igongo et d’Ozangué, l’usine de GPL de Batanga, ainsi que le futur projet de liquéfaction flottante de Cap Lopez, représentant des investissements de plusieurs milliards de dollars.
Le projet FLNG de Cap Lopez, en particulier, constitue une pièce maîtresse de la stratégie énergétique gabonaise. Prévu pour démarrer son exploitation d’ici 2028, il doit permettre au Gabon d’accéder au marché mondial du gaz naturel liquéfié, avec une capacité estimée à environ 700 000 tonnes par an. Développé en partenariat avec la Gabon Oil Company, ce programme mobilise près d’un milliard de dollars d’investissements.
En parallèle, Perenco a récemment achevé la première phase de la centrale thermique à gaz de Mayumba, une infrastructure essentielle pour renforcer l’approvisionnement électrique national. Depuis 2006, l’entreprise affirme avoir investi plus de 500 millions de dollars dans les infrastructures gazières gabonaises, notamment à travers la mise en place d’un réseau de gazoducs de plusieurs centaines de kilomètres.
Des répercussions au-delà de Perenco
À ce stade, il est important de souligner qu’aucune mise en examen ni condamnation n’a été prononcée. Les perquisitions sont une étape de l’enquête visant à recueillir des éléments susceptibles de confirmer ou d’infirmer les soupçons formulés par le Parquet national financier. Le groupe n’a pas encore communiqué publiquement sur cette affaire.
Cependant, au-delà du sort judiciaire de Perenco, cette enquête soulève des questions plus larges. Dans des économies où les grands projets énergétiques reposent souvent sur un nombre limité d’opérateurs stratégiques, la fragilisation d’un acteur majeur peut rapidement devenir une question d’intérêt national.
Pour le Gabon, comme pour le Congo-Brazzaville, l’enjeu dépasse donc le cadre d’une procédure française. Il touche directement à la gouvernance des ressources naturelles, à la crédibilité des partenariats internationaux et à la capacité des États à garantir que les richesses issues de leur sous-sol contribuent durablement au développement national.
L’enquête ouverte à Paris pourrait ainsi marquer un nouveau tournant dans les relations entre les multinationales extractives, les États africains et les exigences croissantes de transparence qui redéfinissent l’économie mondiale des ressources naturelles.