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le Maroc, un rival stratégique pour l’Algérie ? analyse de la rivalité régionale
Pourquoi l’Algérie et le Maroc restent-ils engagés dans une rivalité sans fin ?
Depuis leur accession à l’indépendance, l’Algérie et le Maroc entretiennent une relation marquée par des tensions persistantes, oscillant entre coopération prudente et affrontements ouverts. Ce qui aurait pu n’être qu’un différend territorial s’est transformé en une rivalité géopolitique profonde, structurant la politique étrangère des deux pays. Mais jusqu’où cette opposition influence-t-elle réellement les choix stratégiques de l’Algérie ?
Entre héritage colonial, enjeux identitaires et rivalités économiques, cette analyse examine comment la question marocaine est devenue un pilier de la politique algérienne, tout en soulignant les limites d’une telle approche.
Des racines historiques à la guerre des Sables : une rivalité née dans le sang
Les tensions entre les deux voisins remontent à l’époque coloniale. Les frontières tracées par les puissances européennes ont créé des frustrations durables, notamment autour des régions de Tindouf et Figuig, revendiquées par le Maroc mais intégrées à l’Algérie coloniale. L’indépendance du Maroc en 1956 a précédé celle de l’Algérie de six ans, et les deux pays ont d’abord collaboré dans la lutte anticoloniale. Pourtant, les espoirs d’une réconciliation postindépendance se sont rapidement brisés sur le principe de l’intangibilité des frontières coloniales, défendu par l’Algérie.
La guerre des Sables en 1963, opposant les deux pays pour le contrôle de zones frontalières, a ancré une méfiance mutuelle. Pour Alger, le Maroc était perçu comme un État expansionniste, tandis que Rabat voyait en l’Algérie un régime idéologique, proche de l’Union soviétique. Ces perceptions, bien que subjectives, ont survécu à travers les générations de dirigeants et resurgissent à chaque crise bilatérale.
Le Sahara occidental : un différend qui structure la rivalité
Si la guerre des Sables a forgé les perceptions, le conflit du Sahara occidental a donné une dimension institutionnelle à cette rivalité. Le retrait espagnol en 1975 a déclenché un différend toujours non résolu. Le Maroc a annexé le territoire, tandis que l’Algérie soutient le Front Polisario et la République arabe sahraouie démocratique (RASD).
Chaque camp présente sa position comme un principe sacré : l’Algérie invoque le droit à l’autodétermination, tandis que le Maroc défend son intégrité territoriale. Cette opposition binaire a transformé un conflit régional en une ligne rouge pour les deux pays, rendant toute négociation impossible sans perte de légitimité interne.
Une rivalité qui dépasse le Sahara : diplomatie, économie et sécurité
L’opposition au Maroc influence profondément la politique algérienne dans plusieurs domaines :
- Diplomatie africaine : L’Algérie a joué un rôle clé dans l’admission de la RASD à l’Organisation de l’unité africaine en 1984, poussant le Maroc à quitter l’organisation pendant 33 ans. Depuis son retour en 2017, les deux pays se livrent une compétition acharnée pour le leadership continental.
- Normalisation avec Israël : La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020, suivie par l’accord de normalisation maroco-israélien, a été perçue par Alger comme une menace stratégique. Les autorités algériennes ont alors propagé l’idée d’un « axe anti-algérien » liant Rabat, Washington et Tel-Aviv.
- Infrastructures énergétiques : La rupture des relations en 2021 a conduit à la suspension définitive du Gazoduc Maghreb-Europe, une infrastructure historique reliant l’Algérie à l’Europe via le Maroc. Alger a redirigé ses exportations vers d’autres corridors, tandis que le Maroc a lancé des projets concurrents comme le gazoduc Nigeria-Maroc.
- Sécurité et dépenses militaires : L’Algérie consacre une part importante de son budget à sa défense, officiellement pour faire face aux menaces sahéliennes. Pourtant, une grande partie de ces dépenses est interprétée par le Maroc comme une réponse à sa propre modernisation militaire.
- Identité amazighe : Les revendications culturelles amazighes, partagées par les deux pays, ont été instrumentalisées dans la rivalité. En Algérie, le mouvement kabyle est parfois accusé de séparatisme, tandis qu’au Maroc, l’identité amazighe est intégrée dans un récit national unificateur.
Une stratégie nationale ou un héritage encombrant ?
L’Algérie fait face à des défis internes majeurs : une économie dépendante des hydrocarbures, une jeunesse en quête d’emplois, une transition politique post-Hirak encore fragile et des menaces sécuritaires multiples à ses frontières. Dans ce contexte, la rivalité avec le Maroc sert-elle réellement ses intérêts nationaux, ou devient-elle un frein à son développement ?
Certains analystes estiment que l’opposition au Maroc est devenue une logique organisatrice de la politique algérienne, absorbant une part disproportionnée de ses ressources et de son attention diplomatique. D’autres soulignent que cette rivalité, bien que coûteuse, permet à l’élite dirigeante de renforcer sa cohésion interne en mobilisant l’opinion publique autour d’une menace extérieure.
Un Maghreb sacrifié : les coûts de la rivalité
Les conséquences de cette rivalité sont visibles dans plusieurs domaines :
- Économie : L’Union du Maghreb arabe, créée en 1989, reste moribonde. Le commerce intra-maghrébin est l’un des plus faibles au monde, et les infrastructures énergétiques et logistiques sont dupliquées plutôt que coordonnées.
- Sécurité régionale : Les deux pays dépensent massivement dans leur défense, souvent en réponse à des menaces perçues plutôt qu’à des risques réels. Cette course aux armements crée un dilemme de sécurité, où chaque acquisition est interprétée comme une provocation.
- Diplomatie publique : Les deux pays investissent dans des réseaux médiatiques et lobbying pour façonner l’opinion internationale en leur faveur, souvent au détriment de la coopération régionale.
Les économistes estiment qu’un Maghreb véritablement intégré pourrait générer des gains de bien-être substantiels, notamment grâce à des corridors logistiques, énergétiques et commerciaux coordonnés. Pourtant, les deux pays persistent dans des stratégies parallèles, sacrifiant ainsi un potentiel économique considérable.
Vers une coopération pragmatique ou une rivalité éternelle ?
La question centrale n’est pas de savoir qui porte la plus grande responsabilité dans cette impasse, mais de reconnaître que la rivalité, bien qu’enracinée dans l’histoire, est devenue un choix politique coûteux. Plusieurs facteurs pourraient, à terme, inciter les deux pays à adopter une approche plus pragmatique :
- La transition politique en Algérie, où la légitimité interne pourrait être renforcée par des réformes plutôt que par une rhétorique anti-marocaine.
- L’évolution des alliances internationales, où le Maroc consolide ses liens avec les États-Unis et Israël, tandis que l’Algérie se tourne vers la Russie et la Chine.
- La pression démographique et économique, qui pourrait forcer les deux pays à repenser leur stratégie pour privilégier le développement plutôt que l’affrontement.
Des mesures de confiance, comme des dialogues techniques sur les menaces sahéliennes ou des échanges économiques sectoriels, pourraient être un premier pas vers une désescalade. Pourtant, tant que le différend du Sahara occidental ne sera pas résolu — ce qui semble improbable à court terme — une coopération véritable restera hors de portée.
Conclusion : une rivalité qui dépasse les deux pays
La rivalité algéro-marocaine n’est pas seulement un conflit bilatéral : elle façonne la géopolitique de l’Afrique du Nord et limite le potentiel de développement de la région. L’Algérie, en particulier, semble prise dans un piège où la rivalité avec le Maroc est à la fois un héritage et une stratégie, un outil de légitimation interne et une contrainte extérieure.
Pourtant, l’histoire montre que les rivalités prolongées finissent par coûter cher aux deux parties. Si l’Algérie et le Maroc parviennent à dépasser ce cadre de somme nulle, le Maghreb pourrait enfin réaliser son potentiel économique et politique. Mais pour cela, il faudra que les deux pays acceptent de remettre en question une logique qui, bien qu’ancrée dans leur histoire, n’est plus viable à l’ère des défis globaux.