Les confréries soufies, une arme politique dans le débat souverainiste au Sénégal

Dans la société sénégalaise, où la laïcité coexiste avec une forte empreinte des confréries soufies, la religion et la politique s’entrelacent depuis toujours. Aujourd’hui, les grandes figures historiques de l’islam local deviennent des éléments clés des discours souverainistes. Leur héritage anticolonial est réinterprété comme une source d’inspiration pour un modèle de développement 100% africain.

Les leaders politiques et leur quête de légitimité religieuse

De Bassirou Diomaye Faye à Ousmane Sonko, les figures politiques sénégalaises puisent dans l’histoire des chefs religieux pour construire une identité nationale débarrassée des influences étrangères. Leur objectif ? S’assurer le soutien indispensable des khalifes généraux, véritables piliers du système politique.

Malgré les tensions entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, une vision commune les unit : l’importance de se rapprocher des dignitaires religieux. Quelques jours avant le Grand Magal, le 26 juillet, le chef de l’État s’est rendu à Touba auprès de Serigne Mountakha Mbacké, khalife général des mourides. Quatre jours plus tard, Ousmane Sonko a effectué le même pèlerinage. Ces visites illustrent l’influence considérable de ces guides spirituels, souvent décrits comme « l’un des piliers de la cohésion nationale » en période de crise institutionnelle.

L’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba, symbole d’une résistance souverainiste

Lors de son déplacement, Ousmane Sonko a franchi un pas symbolique en revendiquant l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride et icône de la résistance pacifique contre la colonisation française. Le président de l’Assemblée nationale a établi un parallèle entre sa propre action politique et le modèle prôné par le marabout, célèbre pour avoir refusé les financements français afin de « préserver l’autonomie des communautés de croyants ».

Un mouvement intellectuel en faveur d’un récit national revisité

Cette récupération idéologique s’inscrit dans un courant plus large, qui redécouvre le passé anticolonial des leaders religieux. Cheikh Gueye, chercheur et disciple mouride, analyse ce phénomène : « Les figures majeures de l’islam sénégalais sont de plus en plus étudiées sous un angle anticolonial et politique ».

Ce mouvement met en avant Cheikh Ahmadou Bamba, mais aussi El Hadj Oumar Tall (tidjaniya) ou Thierno Souleymane Baal, fondateur d’un État théocratique au XVIIIe siècle. Ces personnalités sont mobilisées par les militants souverainistes, comme ceux du mouvement Frapp, pour incarner « une source d’inspiration politique sans être sacralisées ».

Cependant, cette narration nationale, bien que fédératrice, se heurte à certaines réalités historiques. Certains chefs religieux ont, en effet, collaboré avec l’administration coloniale en recrutant des tirailleurs pour le compte de la France. Une ambivalence que la jeunesse sénégalaise, plus critique, semble prête à assumer.

Pour Mamadou Fall, directeur de la rédaction de la future Histoire générale du Sénégal, l’enjeu est d’intégrer ces figures dans les manuels scolaires tout en exposant leurs nuances. Il rappelle que certains de ces héros anticoloniaux sont aussi perçus ailleurs comme des « conquérants violents, arrivés avec l’épée ».

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