Une détention contestée qui interroge la liberté artistique au Maroc
Le cinéaste et rappeur marocain El Mahdi Lyoubi, détenu depuis le 13 juillet 2026 à la maison d’arrêt d’Oukacha à Casablanca, est au cœur d’une polémique grandissante. Son arrestation, consécutive à une interdiction de quitter le territoire imposée sans explication, suscite une vive inquiétude quant au respect des libertés fondamentales au Maroc. Une mobilisation inédite d’associations, d’institutions culturelles et de personnalités s’élève désormais pour exiger sa libération immédiate.
Un artiste engagé entre deux rives
Né en 1992 à Salé, El Mahdi Lyoubi a bâti une carrière internationale depuis son installation à Marseille en 2017. Diplômé de la prestigieuse Fémis, il s’est imposé comme un réalisateur et musicien dont les œuvres résonnent bien au-delà des frontières du Maroc. Son court-métrage documentaire Marseille, 14 juillet a été salué dans les plus grands festivals mondiaux, du MoMA de New York au Festival de Thessalonique, en passant par Sheffield DocFest et le Festival franco-arabe de Noisy-le-Sec. Actuellement en préparation de son premier long-métrage documentaire, projet soutenu en 2025 par le Fonds arabe pour les arts et la culture (Afac), il déploie également une activité musicale remarquée sous le pseudonyme de Mehdi Black Wind. Son engagement artistique se double d’une dimension militante, interrogeant sans détour les questions de justice sociale et de liberté d’expression.
Le 10 juillet 2026, alors qu’il s’apprêtait à regagner Marseille après un séjour familial et des repérages pour son documentaire, une mesure d’interdiction de quitter le territoire lui a été notifiée en salle d’embarquement à l’aéroport de Rabat-Salé. Sans motif divulgué, cette décision l’a contraint de renoncer à son voyage et de se rendre au commissariat de Salé, où une convocation pour le 13 juillet lui a été remise. Ce jour-là, après une audition prolongée, il a été placé en garde à vue, puis déféré devant le procureur. Son placement en détention provisoire à Oukacha, dans l’attente de son audience prévue le 22 juillet, intervient dans un contexte particulièrement tendu : une grève générale des avocats rendant toute assistance judiciaire impossible à ce stade. Ni sa famille ni ses avocates n’ont pu obtenir d’information fiable sur les charges retenues contre lui, si ce n’est des allégations vagues de publications sur les réseaux sociaux.
Une répression qui s’étend à toute la scène artistique
L’affaire El Mahdi Lyoubi s’inscrit dans une série d’interpellations et de condamnations ciblant les artistes marocains. Depuis l’automne 2025, plusieurs figures culturelles ont fait l’objet de poursuites pour leurs créations ou leurs prises de parole publiques. Le rappeur Pause Flow a écopé de trois mois de prison avec sursis pour outrage à un corps constitué, peine confirmée en appel en juin 2026. Hamza Raid a été condamné à six mois de prison avec sursis, tandis que Souhaib Qabli, 20 ans seulement, purge actuellement huit mois de détention ferme pour des chefs similaires. En février 2026, la distributrice Zineb Kharroubi a été condamnée à six mois de prison avec sursis pour incitation à commettre des délits via internet. Ces affaires, bien que distinctes, révèlent une tendance alarmante : la criminalisation croissante de l’expression artistique au Maroc.
Cette vague de répression survient dans le contexte du mouvement GenZ 212, né à l’automne 2025. Portant des revendications sur l’accès à la santé, à l’éducation, la lutte contre la corruption et la défense des libertés fondamentales, ce mouvement a largement circulé sur les réseaux sociaux. Les autorités marocaines semblent y voir une menace, n’hésitant pas à museler les voix dissidentes, qu’elles émanent de la rue ou des milieux culturels.
Des appels pressants pour le respect des droits fondamentaux
Une coalition inédite d’organisations de défense des droits humains, d’institutions culturelles et de personnalités engagées exige des autorités marocaines des mesures concrètes. Leurs revendications s’articulent autour de cinq axes principaux :
- Respect des procédures légales : garantir à El Mahdi Lyoubi le plein exercice de ses droits de la défense, conformément à la Constitution marocaine et aux engagements internationaux du royaume.
- Transparence et proportionnalité : réexaminer sans délai les mesures restrictives dont il fait l’objet, en s’assurant de leur base légale et de leur proportionnalité.
- Droit à un procès équitable : veiller à ce que son traitement judiciaire soit entièrement conforme aux standards constitutionnels et internationaux en matière de droits humains.
- Protection de la liberté artistique : créer un environnement propice à l’exercice libre des activités culturelles et au débat public pluraliste.
- Libération immédiate : ordonner la libération inconditionnelle d’El Mahdi Lyoubi.
Les signataires rappellent que l’article 25 de la Constitution marocaine consacre les libertés de pensée, d’opinion et d’expression sous toutes leurs formes. Ils soulignent que la vitalité démocratique et culturelle d’une nation repose avant tout sur la protection de ces libertés fondamentales.
Nous suivrons avec la plus grande attention l’évolution de cette affaire et restons à la disposition des autorités pour engager un dialogue constructif.