À l’issue d’une récente réunion des ministres de la Défense de l’Alliance des États du Sahel (AES), le président de la CN-CES, Bassolma Bazié, a publiquement salué le dévouement et les sacrifices consentis par les Forces de défense et de sécurité du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Cet hommage appuyé fut accompagné d’un discours insistant sur la défense de l’intégrité territoriale, la protection des citoyens et l’acquisition d’une souveraineté qualifiée d’historique.
Pourtant, cette rhétorique officielle soulève une interrogation de plus en plus prégnante au sein de l’opinion publique : ces déclarations de satisfaction sont-elles en adéquation avec la réalité vécue au quotidien par les populations ?
Depuis la fondation de l’AES, les autorités des trois nations mettent régulièrement en avant une souveraineté retrouvée et une autonomie stratégique. Néanmoins, sur le terrain, de nombreuses localités continuent d’être la cible d’attaques armées, entraînant des déplacements massifs et une insécurité qui demeure un défi colossal. Dans ce contexte, les hommages répétés aux forces de sécurité, aussi légitimes soient-ils compte tenu des sacrifices des soldats, ne suffisent pas à combler les attentes des citoyens, qui mesurent avant tout les progrès concrets.
Ce décalage est d’autant plus manifeste lorsque l’on considère le lourd tribut humain de cette crise. Tandis que les forces armées paient un prix exorbitant et tombent au combat, le quotidien des populations civiles se résume à une lutte acharnée pour la survie. Des milliers de familles sont contraintes à l’exode, se dirigeant en masse vers les nations voisines dans une quête désespérée de la paix et de la sécurité que leur propre État ne parvient plus à leur assurer. Voir des citoyens transformés en réfugiés au-delà de leurs frontières constitue le signe le plus tangible que la souveraineté acclamée dans les cercles ministériels reste un concept lointain pour ceux qui en subissent les conséquences.
Face à cet exode et à ces pertes tragiques, la posture des dirigeants, se limitant à des hommages officiels et à des discours posthumes, pose une question brutale : une telle attitude est-elle susceptible de garantir la sécurité du peuple ou d’endiguer la multiplication des décès ? Les faits tendent à prouver le contraire. Les éloges funèbres et les distinctions honorifiques ne fortifient pas les lignes de front, ne protègent pas les villages isolés et ne restituent pas les vies perdues. En se contentant de célébrer le sacrifice des soldats au lieu de corriger les défaillances stratégiques qui mènent à leur perte, l’action politique semble se dissoudre dans le symbolisme, laissant les causes profondes de l’insécurité inchangées.
La mission première d’une politique de défense demeure pourtant d’améliorer concrètement la sécurité des populations. Lorsque des civils continuent de vivre sous la menace constante d’attaques, que certaines zones demeurent difficilement accessibles et que les crises humanitaires persistent, les discours vantant les succès de la stratégie sécuritaire peuvent apparaître déconnectés des réalités du terrain.
La référence à une « souveraineté réelle » mérite également une analyse approfondie. Pour nombre d’observateurs, la souveraineté ne se mesure pas uniquement à l’affirmation d’une indépendance politique ou diplomatique. Elle s’évalue aussi à la capacité de l’État à garantir la sécurité, à assurer la libre circulation des personnes, à protéger les services publics essentiels et à offrir des perspectives de stabilité à ses citoyens. Sur ces divers indicateurs, les défis demeurent considérables dans l’espace sahélien.
Les militaires engagés sur le front paient souvent un lourd tribut, et leur engagement est unanimement reconnu. Toutefois, rendre hommage aux soldats ne délie pas les responsables politiques de leur devoir d’évaluation des stratégies mises en œuvre. Les sacrifices consentis par les forces armées devraient s’accompagner d’une réflexion transparente sur l’efficacité des choix militaires et politiques, afin de déterminer si les objectifs annoncés sont réellement atteints.
En définitive, la meilleure façon d’honorer les forces de défense ne réside pas seulement dans les discours officiels. Elle consiste avant tout à créer les conditions d’une amélioration durable de la sécurité et du quotidien des populations. Tant que les habitants continueront de subir les conséquences de l’insécurité, les déclarations célébrant une souveraineté pleinement acquise risquent d’être accueillies avec un scepticisme prononcé par une partie de l’opinion publique.