Sénégal : les coulisses du divorce politique entre Faye et Sonko

Sénégal : chronique d’un divorce entre le président Faye et son Premier ministre Sonko

L’histoire des deux figures politiques, souvent qualifiés de « frères » et de compagnons de lutte, avait pourtant débuté sous les meilleurs auspices. Leurs destins semblaient liés, se rencontrant sur les bancs de l’université avant de se retrouver à l’ENA. Tous deux ont ensuite entamé une carrière similaire en tant qu’inspecteurs des impôts et domaines. En 2014, leur convergence idéologique et politique s’est concrétisée par la co-création du PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité). En 2022, Bassirou Diomaye Faye en est devenu le secrétaire général, tandis qu’Ousmane Sonko se préparait à la course présidentielle.

Leurs sourires radieux du 24 mars 2024 sont encore dans toutes les mémoires. Leur victoire éclatante, empreinte de revanche, a concrétisé leur ambition d’accéder aux plus hautes sphères de l’État. Cette ascension fut pourtant semée d’embûches, paraissant même improbable face à la détermination de l’ancien président Macky Sall à se maintenir au pouvoir. Tous deux avaient été incarcérés à Cap Manuel, leur avenir semblait compromis. Cependant, en quelques jours, la situation a basculé. La rue s’est soulevée, les médias internationaux ont braqué leurs projecteurs sur Dakar, et Macky Sall, sous pression, a été contraint de céder.

Libérés de prison, les deux hommes ont mené une campagne éclair sous le slogan unificateur : « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » (Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye). L’invalidation de la candidature d’Ousmane Sonko l’a conduit à désigner son plus fidèle collaborateur pour la fonction suprême.

La victoire fut sans appel, et rien ne semblait pouvoir briser le lien entre les deux hommes. Néanmoins, beaucoup estimaient que le véritable vainqueur de la présidentielle était Sonko, Faye étant alors largement méconnu du grand public.

Il faut dire qu’Ousmane Sonko s’était imposé sur la scène politique dès 2019, créant la surprise en devenant le troisième homme de la présidentielle. Malgré ses démêlés judiciaires et l’affaire Sweet Beauty, sa popularité auprès de la jeunesse est restée intacte. Il est devenu un symbole, une icône. Au fil des ans, il a tissé un lien politique et émotionnel unique avec une partie de la population sénégalaise, alimenté par un discours de rupture, de résistance et d’alternance.

Dans ce contexte, Bassirou Diomaye Faye partait avec un désavantage. Sans le soutien populaire massif incarné par Sonko, son accès à la présidence de la République aurait été incertain. Il a néanmoins endossé la lourde responsabilité.

L’histoire politique sénégalaise montre que les alliances fortes, même perçues comme inébranlables, ont rarement résisté à l’épreuve du pouvoir. Les ruptures entre tandems politiques sont une constante.

L’exemple le plus ancien est celui de Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Compagnons depuis la fin des années 1940, ils ont œuvré ensemble à l’édification du Sénégal indépendant. Après l’éclatement de la Fédération du Mali en août 1960, Senghor devient président et Dia président du Conseil. Initialement complémentaires, ils se sont progressivement opposés sur la répartition du pouvoir, les orientations économiques et les relations avec la France. La crise institutionnelle de décembre 1962 a mené à l’arrestation de Dia, accusé de tentative de coup d’État, puis emprisonné pendant plus d’une décennie.

Le duo formé par Abdou Diouf et Moustapha Niasse, voulu par Senghor, s’est également fragilisé en quelques mois.

C’est cependant sous la présidence d’Abdoulaye Wade que les conflits de loyauté et les incarcérations ont resurgi avec force. Avec Idrissa Seck, ils incarnaient le mot d’ordre du changement (sopi). Longtemps perçu comme le dauphin de Wade, Seck a vu leur relation se détériorer jusqu’à son éviction politique puis son emprisonnement en 2005 dans l’affaire des chantiers de Thiès. Il sera relaxé quelques mois plus tard, et les rues de Dakar furent alors envahies par des milliers de personnes scandant « Idi », comme pour dénoncer une trahison.

La séparation entre Faye et Sonko, à première vue, s’inscrit dans cette lignée de ruptures. Cependant, leur situation de départ est unique : le détenteur de la légitimité électorale n’était pas nécessairement celui qui détenait le plus grand capital politique.

Une part des désaccords entre les deux hommes reste sans doute méconnue du grand public. Comme Abdou Diouf le souligne dans ses mémoires, l’influence des entourages est souvent sous-estimée mais peut jouer un rôle considérable dans ces dynamiques.

Au-delà de leur déséquilibre initial, Faye et Sonko, constamment invités par les médias à réaffirmer leur amitié, ont finalement cédé à l’inimitié.

Les rancœurs et les tensions se sont accumulées progressivement au cours des deux dernières années.

La méthode de gouvernance fut une première source de friction. Des observateurs ont relevé des divergences concernant la mise en œuvre des promesses de campagne : le rythme des réformes, la gestion des figures de l’ancien régime, et la réforme de la justice. En somme, l’ampleur du changement attendu par la base militante a suscité des interrogations. Ousmane Sonko a d’ailleurs exprimé publiquement son impatience sur plusieurs dossiers.

Les débats sur la dette, la relation avec le FMI (dont Sonko souhaitait s’éloigner), la question des fonds politiques, et plus largement, la stratégie économique ont progressivement révélé des visions divergentes de l’exercice du pouvoir. Derrière ces désaccords se profilait une question plus fondamentale : fallait-il opter pour une rupture immédiate ou composer avec les contraintes institutionnelles et internationales ?

La première manifestation publique de cette rivalité fut sans doute l’organisation du « Tera Meeting » par Ousmane Sonko, le 8 novembre 2025, au stade Léopold Sédar Senghor. Le terme « tera », emprunté au vocabulaire des unités de mesure, visait à souligner le caractère exceptionnel de cette mobilisation. Des bus venus de tout le pays et des marches populaires ont convergé vers la capitale, sous le regard attentif de la presse et des analystes.

La ferveur et la capacité de mobilisation démontrées ce jour-là ont rappelé que le capital politique du mouvement restait largement concentré autour d’Ousmane Sonko.

Présenté officiellement comme un bilan des dix-huit premiers mois de pouvoir, une clarification politique et une relance du projet du PASTEF, ce rassemblement n’était rien de moins qu’une démonstration de force politique.

Le message fut bien reçu au sommet de l’État, et la réponse ne se fit pas attendre. Le président Faye a alors choisi de renforcer la coalition « Diomaye Président » en confiant un rôle central à Aminata (Mimi) Touré. Cette décision fut interprétée, et probablement à juste titre, comme un signal d’autonomisation de la part du président.

Ancienne Première ministre de Macky Sall puis opposante, Mimi Touré est une figure controversée au sein d’une partie du PASTEF – certains militants lui reprochent son passé au sein du régime précédent et une adhésion tardive au projet de rupture.

Peu importait, Faye voulait affirmer son indépendance vis-à-vis de son Premier ministre.

Depuis plusieurs mois, le président Faye semblait entravé dans l’exercice de sa pleine fonction, cohabitant avec un Premier ministre aspirant lui-même à la présidence. Une équation politique insoluble.

De leur côté, Ousmane Sonko et ses partisans mettaient en avant leur supériorité, rappelant leur rôle déterminant : dans l’ouvrage Les maîtres du monde de Pascal Boniface, c’est Sonko qui figurait, pas Faye.

Ousmane Sonko a donc été démis de ses fonctions de Premier ministre. Le 22 mai, il a exprimé sur Facebook un sentiment de soulagement à l’idée de retrouver son domicile de Keur Gorgui.

Un soulagement de courte durée.

Le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a présenté sa démission, et Ousmane Sonko, à la tête du parti majoritaire détenant 130 des 165 sièges de députés, lui a succédé le 26 mai.

Il retrouve ainsi un rôle d’opposant, une position dans laquelle il a déjà démontré son excellence et bâti sa popularité.

Cette nouvelle configuration ouvre cependant un scénario inédit pour la politique sénégalaise : un président privé de son principal appui politique, face à un Parlement contrôlé par son ancien allié. Cette situation fait craindre des tensions sans précédent entre le pouvoir exécutif et législatif.

Bassirou Diomaye Faye parviendra-t-il à asseoir sa légitimité sans Ousmane Sonko ? La question demeure. Sonko cherchera-t-il à le destituer ? Cette possibilité reste ouverte.

Cependant, ce duel fratricide risque d’occulter les défis majeurs auxquels le pays est confronté : la santé, l’économie, et surtout la quête d’emploi pour une jeunesse en attente.

Deux ans après l’alternance, plusieurs réformes annoncées restent inachevées ou retardées, alimentant une attente croissante au sein de la population. Au-delà de l’affrontement entre les deux hommes, ce sont avant tout les attentes sociales, celles des jeunes, des électeurs, d’une population confrontée aux enjeux de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la crise des services publics, qui risquent de subir les lourdes conséquences de cette crise politique.

Le Sénégal avait-il besoin de cette situation ? La question mérite d’être posée avec acuité.

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