Sénégal : seulement 18 mairesses sur 558 communes, un recul inquiétant de la parité
Le Sénégal, souvent cité en exemple sur le continent africain pour son ancrage démocratique, fait face à un paradoxe troublant : malgré des avancées législatives majeures, la présence des femmes dans les instances de décision reste très en deçà des attentes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : seules 18 mairesses dirigent les 558 communes du pays, tandis que 3 femmes président des conseils départementaux sur les 43 existants.
Un séminaire dédié à la participation politique des femmes s’est tenu ces deux derniers jours à Dakar. Organisé par le Réseau des femmes leaders pour le développement (RFLD), cet événement a réuni des figures féminines engagées venues partager leurs analyses et stratégies pour briser les barrières persistantes.
Bator Seck, point focal du RFLD au Sénégal, a rappelé les progrès accomplis : la loi sur la parité de 2010, la Constitution de 2001 garantissant l’égalité entre les sexes, ainsi que la ratification de conventions internationales majeures. Pourtant, ces cadres juridiques ne suffisent pas à inverser une tendance préoccupante.
Elle a détaillé les résultats des dernières élections législatives anticipées du 17 novembre 2024 : le taux de représentation féminine à l’Assemblée nationale a chuté de 44,2 % à 41 %. Pire encore, seules 13 % des têtes de listes étaient des femmes. Au niveau local, la situation est tout aussi alarmante : 18 femmes sur 558 communes et 3 femmes sur 43 conseils départementaux.
« Ces statistiques ne sont pas anodines. Elles révèlent des freins structurels, des résistances culturelles et des inégalités persistantes dans l’accès au pouvoir, aux financements politiques, à la visibilité médiatique et aux espaces de décision », a-t-elle souligné. Pourtant, les femmes sénégalaises sont des actrices incontournables du développement : elles animent les communautés, dynamisent l’économie locale, portent les combats sociaux et construisent la paix.
Le RFLD déploie une initiative afroféministe régionale en Afrique de l’Ouest francophone, soutenue par le programme SEA-T du BMZ avec l’appui de GIZ. Ce projet, qui s’inscrit dans le cadre de l’Afrofeminist Initiative for Human Rights Development in Francophone West Africa, vise à renforcer la participation politique des femmes par le plaidoyer, la formation et l’accompagnement communautaire.
Une cohorte de 30 femmes leaders – parlementaires, cheffes de parti, élues locales, activistes et dirigeantes d’ONG – participe à ce séminaire. Leur diversité reflète une ambition commune : transformer durablement la place des femmes dans la vie politique sénégalaise.
« Nous partageons nos expériences, analysons les défis et construisons des stratégies pour influencer les politiques publiques. La démocratie sénégalaise ne peut être complète sans une représentation équilibrée des femmes. L’avenir du pays ne se construit pas pour les femmes, mais avec elles », a martelé Bator Seck.
Le RFLD, réseau panafricain engagé pour la justice sociale et politique, agit sur plusieurs fronts : plaidoyer législatif, organisation communautaire, financement de projets locaux, défense des droits humains et promotion de la santé reproductive. Sa crédibilité s’appuie sur une reconnaissance internationale, notamment son statut d’observateur auprès de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.
Renforcer la confiance et les compétences des femmes leaders
Maman Diouf Fall, représentante du ministre de la Famille et des Solidarités, a mis en lumière un autre défi : le manque de confiance en soi chez de nombreuses femmes engagées. « Beaucoup possèdent les compétences et la légitimité nécessaires, mais hésitent encore à briguer des postes de leadership en raison des stéréotypes et de l’absence d’accompagnement adapté », a-t-elle expliqué.
La formation est un levier essentiel. Dans un contexte politique exigeant, les femmes doivent pouvoir accéder à des programmes de qualité en leadership, communication politique, négociation et gestion stratégique. Sans investissement dans le capital humain féminin, les progrès resteront limités.
Elle a également souligné l’importance de renforcer les compétences techniques – analyse des politiques publiques, gestion de projets, outils numériques – pour exercer un leadership crédible. « Les responsabilités publiques exigent aujourd’hui des capacités accrues pour peser dans les décisions », a-t-elle rappelé.
Un autre enjeu majeur : l’accès à l’information et aux opportunités de formation, souvent concentrées dans les grandes villes. « Les femmes rurales, pourtant très actives dans leurs communautés, sont souvent exclues de ces dispositifs », a-t-elle pointé du doigt.
Maman Diouf Fall a insisté sur la nécessité de mentorat et d’accompagnement intergénérationnel pour guider les jeunes femmes vers les espaces de décision. Elle a aussi plaidé pour une autonomisation économique, pilier d’une participation politique durable : « Une femme doit pouvoir concilier responsabilités publiques, vie familiale et stabilité professionnelle ».
La Direction de la Famille mène plusieurs initiatives pour renforcer les capacités des femmes, via des formations en leadership féminin, éducation à la citoyenneté et accompagnement psychosocial. Ces actions s’accompagnent de campagnes contre les mariages d’enfants, les violences faites aux femmes et la déscolarisation des filles.
« Notre objectif est clair : créer un environnement où les femmes participent pleinement et librement à la vie publique. Cela passe par une transformation sociale continue, une sensibilisation accrue et un accompagnement adapté des jeunes filles », a-t-elle conclu.