Souveraineté pharmaceutique africaine : l’urgence de produire sur place pour soigner demain

Depuis des décennies, la plupart des pays africains achètent leurs médicaments à l’étranger, les exposant à une dépendance sanitaire et économique alarmante. Dans cette analyse, un pharmacien et ingénieur de santé propose une feuille de route concrète pour que le continent atteigne enfin sa souveraineté pharmaceutique d’ici 2045.

une dépendance aux conséquences dramatiques

À l’heure actuelle, moins de cinq nations africaines disposent d’infrastructures capables de fabriquer des médicaments destinés à l’export. Cette réalité se traduit par un paradoxe inquiétant : le continent importe 94 % de ses traitements pour un coût annuel dépassant les 18 milliards de dollars, un montant qui pourrait tripler d’ici 2030. Derrière ces chiffres se cache une vulnérabilité structurelle, où la santé de plus d’un milliard d’Africains dépend entièrement de décisions prises hors d’Afrique.

Les conséquences sont tangibles : plus de 70 % des centres hospitaliers publics africains subissent des ruptures de stock critiques chaque trimestre. La pandémie de Covid-19 a révélé l’ampleur des pénuries, avec des médicaments essentiels comme l’amoxicilline ou l’insuline introuvables pendant des mois. Des traitements innovants contre le cancer restent inaccessibles pour la majorité de la population. Ces lacunes coûtent cher : multiplication des prix par trois en période de crise, programmes de santé publique paralysés, et vies humaines perdues faute de soins adaptés.

les atouts insoupçonnés du continent

Pourtant, l’Afrique dispose de leviers stratégiques pour inverser cette tendance :

  • un marché en plein essor : le secteur pharmaceutique africain pourrait représenter plus de 70 milliards de dollars d’ici 2030 ;
  • une biodiversité unique : plus de 5 400 plantes médicinales recensées, dont certaines déjà reconnues dans des protocoles thérapeutiques ;
  • une réglementation en mouvement : l’Agence africaine du médicament (AMA), ratifiée par 27 pays, harmonise progressivement les normes ;
  • des initiatives nationales ambitieuses : le Burkina Faso, le Rwanda, l’Égypte, le Maroc, le Sénégal ou encore l’Afrique du Sud ont lancé des programmes de production locale audacieux.

construire une industrie pharmaceutique africaine : les clés du succès

L’erreur historique a été de vouloir copier les modèles des géants pharmaceutiques internationaux sans en maîtriser les fondements. Une industrie ne se décrète pas : elle se construit patiemment, en développant d’abord les segments les plus accessibles et les plus stratégiques.

Pendant des années, les investissements se sont concentrés sur des équipements importés, sans parallèlement renforcer les compétences humaines, les savoir-faire techniques et les actifs industriels locaux. Résultat : une production locale souvent plus coûteuse que les importations, une dépendance persistante aux matières premières et technologies étrangères, et l’échec des ambitions de souveraineté sanitaire. Pour y remédier, il est crucial de clarifier les déterminants de cette industrialisation et de bâtir une stratégie ancrée dans les besoins réels du continent.

Les éléments clés pour réussir ? Une vision à long terme, des moyens adaptés et une volonté politique inébranlable. Produire sur place pour soigner sur place n’est pas un luxe, mais une nécessité. Et demain, l’Afrique pourrait même soigner le monde.

Dr Arnaud Kaboré
Pharmacien et ingénieur, cadre dirigeant dans le secteur de la santé


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