une rhétorique fondée sur l’accusation et la victimisation
Depuis quelques années, la Russie et les gouvernements du Mali, du Burkina Faso ainsi que du Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont érigé la dénonciation systématique de leurs détracteurs en pilier de leur communication politique. Les cibles de ces attaques sont variées : les anciennes puissances coloniales, les médias internationaux, les organisations régionales ou encore les oppositions internes. Pourtant, une constante se dégage : chaque fois que ces régimes deviennent eux-mêmes l’objet de critiques, ils abandonnent instantanément le rôle d’accusateurs pour endosser celui de victimes d’un prétendu complot.
le mécanisme de défense privilégié : le discours victimaire
À la moindre contestation de leurs choix politiques, ces dirigeants invoquent une campagne de désinformation, une ingérence étrangère ou un complot visant à saper leur légitimité. Toute critique est immédiatement interprétée comme une manœuvre coordonnée pour nuire à leur action et entraver leur marche vers une souveraineté tant proclamée. Cette approche, devenue une seconde nature, permet de contourner les véritables enjeux qui préoccupent les populations.
Les défis structurels tels que la détérioration des conditions économiques, l’insécurité grandissante, les restrictions croissantes des libertés fondamentales ou encore l’inefficacité de certaines mesures gouvernementales sont ainsi relégués au second plan. Le débat public se transforme en un affrontement émotionnel, où l’objectif n’est plus de proposer des solutions, mais de mobiliser les masses autour d’une cause commune : la résistance face à des ennemis extérieurs.
l’AES et la Russie : une stratégie aux contours similaires
Au sein de l’AES, cette méthode est appliquée avec une régularité frappante. Les autorités attribuent systématiquement leurs difficultés aux sanctions internationales, aux anciennes puissances coloniales ou à des acteurs étrangers. Pourtant, lorsque des citoyens, des journalistes ou des défenseurs des droits humains dénoncent des dérives internes — corruption, répression ou gestion calamiteuse des ressources — ces critiques sont rarement examinées avec sérieux. Elles sont systématiquement balayées d’un revers de main, considérées comme des tentatives de déstabilisation orchestrées depuis l’extérieur.
La Russie, quant à elle, adopte une posture comparable sur la scène internationale. Face aux reproches concernant sa politique étrangère agressive ou ses violations répétées des droits humains, Moscou met systématiquement en avant une hostilité chronique de l’Occident. Cette rhétorique permet de détourner l’attention des problèmes réels et de transformer chaque contestation en preuve supplémentaire de cette prétendue persécution.
les limites d’un discours qui s’épuise
Cependant, cette stratégie, bien que politiquement rentable à court terme, présente des failles structurelles. Une gouvernance digne de ce nom repose sur la capacité à accepter le débat contradictoire, à répondre aux interrogations par des réponses tangibles et à rendre des comptes aux citoyens. En systématisant la réponse victimaire à chaque critique, ces régimes risquent de saper les fondements mêmes de la démocratie, en instaurant un climat de défiance permanente et d’aveuglement volontaire.
Accuser ses adversaires est un exercice aisé. Assumer ses propres insuffisances, en revanche, exige du courage et de l’intégrité. À force de recourir à un discours victimisant, la Russie et plusieurs dirigeants de l’AES donnent l’impression de privilégier la fuite en avant plutôt que l’introspection. Pourtant, une critique, même virulente, n’est pas automatiquement synonyme de conspiration. Elle peut aussi être une opportunité précieuse : celle de corriger les erreurs, d’améliorer les politiques publiques et de regagner la confiance des populations.
la souveraineté, au-delà du discours
La souveraineté d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à désigner des ennemis, réels ou imaginaires. Elle se construit également par la transparence, la responsabilité et l’acceptation sereine du débat contradictoire. Sans ces fondations, le récit de la victimisation permanente perd peu à peu toute crédibilité. Il se transforme alors en un simple outil de communication, vide de substance, incapable de répondre aux défis réels auxquels ces nations font face.