Tensions franco-sahéliennes : Macron exprime son amertume face aux juntes

Emmanuel Macron a récemment adopté un ton résolument direct pour décrire l’état des relations entre la France et les régimes militaires au Sahel. En affirmant que Paris a été « payé en retour par de l’ingratitude », le chef de l’État français a, par ce langage inhabituellement franc, marqué la fin d’une ère diplomatique qui s’étendait sur plus d’une décennie. Cette déclaration vise sans équivoque les autorités militaires actuellement au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey, trois capitales qui ont successivement mis fin à la coopération militaire bilatérale avec la France.

Une déclaration présidentielle qui scelle la rupture sahélienne

Le discours prononcé par le président français rompt avec la prudence diplomatique habituellement observée lorsqu’il s’agit de partenaires africains. En rappelant les sacrifices consentis par la France, tant en vies humaines qu’en ressources financières considérables, Emmanuel Macron cherche à attribuer la responsabilité de cette rupture aux gouvernements de transition issus des coups d’État de 2020, 2022 et 2023. Ces propos s’adressent également à une audience nationale, où la situation sahélienne est souvent perçue comme un échec stratégique majeur depuis le retrait forcé de l’opération Barkhane en 2022.

Cependant, cette formulation présidentielle risque d’accentuer des tensions déjà vives. À Bamako comme à Niamey, le discours officiel s’est construit autour de la dénonciation d’une présence française jugée intrusive, voire néocoloniale. Chaque intervention de l’Élysée sur le mode du reproche alimente inévitablement la rhétorique souverainiste portée par les colonels Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani. Les chancelleries européennes, qui suivent attentivement cette évolution, craignent qu’un tel langage ne complique davantage leurs propres contacts résiduels avec les capitales sahéliennes.

L’Alliance des États du Sahel face au désengagement français

Depuis la fondation de l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023, transformée en confédération en juillet 2024, les trois régimes militaires ont accéléré leur réorientation diplomatique. Avec leur sortie de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), un rapprochement avec Moscou via l’Africa Corps, successeur de Wagner, et des ouvertures vers Ankara et Téhéran, le repositionnement géopolitique de Bamako, Ouagadougou et Niamey s’opère à marche forcée. La France, qui conservait une influence économique notable à travers le franc CFA, Orange, TotalEnergies ou Eramet, voit ses leviers d’action se réduire.

Concrètement, l’annonce du départ des dernières troupes françaises du Tchad et du Sénégal d’ici fin 2024 marque l’achèvement du repli militaire de Paris sur la façade sahélo-saharienne. Le dispositif militaire tricolore en Afrique de l’Ouest, qui comptait plus de 5 000 hommes en 2020, se limite désormais à une présence résiduelle, principalement axée sur la formation et le renseignement. Cette contraction modifie en profondeur le modèle d’influence français, longtemps fondé sur la projection de force.

Une rhétorique à double tranchant pour Paris

En évoquant publiquement l’ingratitude des partenaires africains, Emmanuel Macron s’expose au risque d’alimenter une interprétation postcoloniale, déjà largement adoptée par les opinions publiques sahéliennes, en particulier les segments urbains et jeunes. Le terme renvoie, qu’on le veuille ou non, à une grammaire paternaliste que l’exécutif français s’était pourtant efforcé de déconstruire depuis le discours de Ouagadougou de novembre 2017. Le contraste entre les promesses initiales de renouvellement de la relation franco-africaine et le constat actuel de rupture est désormais frappant.

De surcroît, cette déclaration présidentielle intervient à un moment où Paris cherche à redéfinir son partenariat africain en se tournant vers des États jugés plus stables, du Maroc à la Côte d’Ivoire, en passant par le Bénin et la Mauritanie. Cette stratégie de contournement du Sahel exige une communication publique mesurée, sous peine de nuire à l’ensemble du spectre relationnel. Plusieurs diplomates africains, y compris dans des pays alliés, expriment en privé leur malaise face à un registre jugé trop personnel.

À Dakar, Abidjan ou Nouakchott, la situation est suivie avec attention, car elle illustre la difficulté pour la France de clore un chapitre sans rouvrir d’anciennes blessures. La question demeure : comment Paris peut-il restaurer une crédibilité d’écoute sur le continent tout en assumant un bilan sahélien qu’il estime injustement perçu ? Ces propos d’Emmanuel Macron marquent une étape supplémentaire dans la liquidation symbolique du dossier sahélien pour la France.

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