Uranium nigérien : le basculement décisif qui redessine l’avenir post-Orano

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Depuis la rupture spectaculaire avec Orano, le Niger a enclenché un virage stratégique sans précédent. Nationalisation de la Somaïr, retrait du permis d’Imouraren, rapprochement avec la Russie, intérêt chinois et iranien, puis retour d’investisseurs occidentaux : Niamey a clairement choisi de reprendre la main sur son uranium. Mais ce tournant décisif suffit-il à garantir des revenus supérieurs à ceux perçus du temps d’Orano ? Les éléments disponibles brossent un tableau nuancé. Le potentiel de négociation s’est indéniablement élargi, mais aucune donnée publique ne démontre encore que le pays obtient systématiquement un meilleur prix. Plus délicat encore, plusieurs tractations confidentielles ont été rapportées, sans qu’un contrat occulte puisse être formellement établi à ce jour.

La rupture avec Orano : une souveraineté reconquise, une filière fragilisée

Le divorce entre Niamey et Orano ne se limite pas à la diplomatie. Il est aussi industriel et financier.

Orano avait déjà perdu le contrôle opérationnel de ses activités nigériennes en décembre 2024. Puis la Somaïr, exploitant historique de la mine d’Arlit, a été nationalisée le 19 juin 2025. Le groupe français, qui détenait 63,4 % de la Somaïr contre 36,6 % pour l’État nigérien, conteste cette décision et a engagé plusieurs procédures d’arbitrage international.

Le problème pour Niamey est que reprendre le contrôle d’une mine ne signifie pas automatiquement disposer d’un marché.

La production nigérienne a fortement chuté au cours de la dernière décennie : elle est passée de 4 116 tonnes en 2015 à seulement 962 tonnes en 2024. Le Niger ne dispose désormais que d’une seule mine en production, alors que plusieurs projets restent à développer.

Autrement dit, la souveraineté minière a progressé plus vite que la capacité industrielle et commerciale du pays.

Le prix de l’uranium : attention au faux procès fait à Orano

Une idée répandue consiste à comparer le supposé « prix français » avec le prix mondial actuel. La comparaison est trompeuse.

L’uranium ne fonctionne pas comme le pétrole : il n’existe pas de marché boursier unique donnant chaque matin un prix auquel tous les producteurs vendent leur production. Les contrats sont négociés directement entre producteurs, intermédiaires et électriciens nucléaires, avec des formules pouvant intégrer les indices spot et les prix de long terme.

Les données historiques offrent néanmoins un point de comparaison intéressant.

En 2020, les chiffres disponibles indiquaient que le Niger avait perçu environ 48,1 milliards de francs CFA pour 1 113 tonnes provenant de la Cominak et 103,3 milliards de CFA pour 1 879 tonnes provenant de la Somaïr. Pour la Somaïr, cela représentait environ 83,75 euros par kilogramme d’uranium selon le calcul réalisé à partir des données publiques de l’époque.

Une autre analyse fondée sur les données de l’ITIE estimait que l’uranium acheté à Orano se situait ces dernières années autour de 45 000 francs CFA le kilogramme, soit environ 33 dollars par livre, tandis que certains acheteurs européens ou japonais auraient payé autour de 60 000 CFA/kg.

Le marché a depuis considérablement changé.

En 2025, le prix spot moyen payé par les utilities européennes était de 70,33 dollars la livre, contre 53,59 dollars en 2024. Le prix moyen des contrats pluriannuels était toutefois beaucoup plus bas, à 54,70 dollars la livre.

Fin septembre 2026, l’indicateur spot se situait autour de 89,63 dollars/livre, tandis que le prix de long terme atteignait environ 96,50 dollars/livre.

La conclusion est importante : le Niger dispose aujourd’hui d’un environnement de prix nettement plus favorable qu’au début des années 2020. Mais cela ne prouve pas que Niamey vend effectivement son uranium à 90 ou 100 dollars la livre.

C’est là que le dossier devient opaque.

Le mystérieux contrat russe à 170 millions de dollars

Le cas le plus spectaculaire concerne le stock de yellowcake accumulé à Arlit.

En 2025, plusieurs sources françaises ont affirmé que Niamey aurait conclu avec la Russie un accord portant sur 1 000 tonnes de concentré d’uranium pour environ 170 millions de dollars. Si le chiffre était confirmé, cela correspondrait à environ 170 dollars par kilogramme, soit près de 77 dollars par livre.

Ce prix serait donc inférieur au prix spot de fin septembre 2026, mais comparable à certains niveaux contractuels observés sur le marché international.

Le problème est que cet accord n’a jamais été officiellement confirmé par les deux parties. Le gouvernement nigérien a démenti avoir vendu le stock et Rosatom a déclaré ne pas être partie à l’accord évoqué.

Pourtant, l’affaire ne relève pas simplement d’une rumeur sans éléments matériels.

En novembre 2025, environ 1 000 tonnes de yellowcake ont effectivement été chargées sur des camions à Arlit. Une trentaine de véhicules ont ensuite rejoint Niamey sous escorte militaire. Le convoi s’est finalement retrouvé immobilisé à l’aéroport de la capitale.

C’est précisément ici que commence la zone grise.

Un transfert physique d’une telle ampleur ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une vente. Mais il démontre que les autorités nigériennes travaillaient activement à la commercialisation du stock.

Le montant de 170 millions de dollars doit donc être présenté comme une allégation documentée par plusieurs sources, mais non comme un contrat établi.

Et l’Iran ? Des négociations confidentielles qui ont laissé des traces

Le dossier russe n’est d’ailleurs pas le premier épisode opaque.

En 2024, Le Monde révélait l’existence de négociations confidentielles entre Niamey et Téhéran autour de 300 tonnes de yellowcake, pour une valeur estimée à environ 56 millions de dollars. Plusieurs sources occidentales et nigériennes avaient confirmé l’existence de discussions.

Le gouvernement nigérien niait cependant avoir conclu une vente. Un conseiller du pouvoir reconnaissait néanmoins que l’Iran avait souhaité acheter ces 300 tonnes, expliquant que Niamey avait refusé faute de stock disponible.

Là encore, il faut distinguer trois notions : négociation, accord et contrat exécuté.

Les informations disponibles établissent l’existence de négociations. Elles ne démontrent pas qu’une livraison clandestine a eu lieu.

La Russie et la Chine : nouveaux alliés ou nouveaux clients ?

La Russie est aujourd’hui le partenaire géopolitique le plus visible de Niamey dans le secteur nucléaire.

En décembre 2025, la société nigérienne Timersoi National Uranium Company a signé un accord de coopération avec Uranium One Group, filiale du groupe russe Rosatom, afin d’explorer des gisements et, à terme, développer de nouvelles mines.

La Chine, elle aussi, s’est intéressée aux stocks d’Arlit. En 2025, des sources faisaient état de discussions portant potentiellement sur environ 1 000 tonnes.

Mais ces nouveaux partenaires ne garantissent pas nécessairement de meilleurs prix.

Ils offrent surtout au Niger davantage d’options de négociation.

C’est une différence fondamentale.

Le Niger vend-il donc mieux son uranium aujourd’hui ?

À ce stade, la réponse la plus honnête est : pas encore démontré.

Le Niger a aujourd’hui trois avantages qu’il ne possédait pas avec la même intensité auparavant.

Premièrement, le prix international de l’uranium est beaucoup plus élevé.

Deuxièmement, Niamey cherche à diversifier ses partenaires : Russie, Chine, mais également acteurs canadiens, australiens et américains.

Troisièmement, le gouvernement contrôle désormais directement une partie essentielle de la chaîne minière.

Mais trois faiblesses limitent cette stratégie : la chute de la production, les problèmes logistiques et l’incertitude juridique liée au contentieux avec Orano.

En septembre 2025, un tribunal arbitral du CIRDI a en outre ordonné au Niger de ne pas vendre ou transférer à des tiers l’uranium produit par la Somaïr faisant l’objet du litige.

La souveraineté politique ne suffit donc pas à créer un marché solvable.

Le paradoxe nigérien

Le Niger veut désormais vendre son uranium « au meilleur prix ». Mais pour y parvenir, il doit pouvoir produire régulièrement, transporter son minerai en sécurité, attirer des capitaux et garantir juridiquement ses contrats.

Le pays tente précisément de reconstruire cette capacité. En 2026, il a même créé la Teloua Safeguarding Uranium Mining Company, appelée à remplacer la Somaïr nationalisée. Parallèlement, de nouveaux investisseurs occidentaux reviennent : en septembre 2026, les États-Unis ont approuvé jusqu’à 414 millions de dollars de financement pour le projet Dasa de Global Atomic, porté par une entreprise canadienne.

C’est peut-être là le véritable tournant.

Le Niger ne remplace pas simplement la France par la Russie. Il tente progressivement de transformer son uranium en levier de concurrence entre plusieurs puissances.

Pour l’instant, toutefois, aucune preuve publique ne permet d’affirmer que les nouveaux contrats rapportent davantage au Niger que ceux conclus sous Orano. Les niveaux de prix internationaux sont plus élevés, oui. Les possibilités de négociation sont plus nombreuses, oui. Mais les contrats effectivement signés, leurs formules de prix, les primes, les coûts logistiques et la part nette revenant à l’État restent largement opaques.

Quant aux « contrats occultes », il existe des négociations confidentielles et des accusations suffisamment sérieuses pour justifier des investigations, notamment autour de l’Iran et de la Russie. Mais parler de contrats secrets définitivement établis serait, à ce jour, aller au-delà des preuves disponibles.

Le vrai enjeu pour Niamey n’est donc plus seulement de savoir à qui vendre son uranium. Il est de savoir à quel prix, avec quelles garanties et surtout quelle part de cette valeur restera effectivement au Niger.

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