Corridors logistiques entre Cameroun, Tchad et RCA : N’Djamena relance un axe stratégique

Le Tchad lance une nouvelle dynamique autour des corridors de transit logistique reliant N’Djamena à Douala et Bangui. Ce projet ambitieux vise à moderniser les infrastructures et fluidifier les échanges commerciaux entre le Cameroun, le Tchad et la République centrafricaine (RCA). Ces trois pays, fortement dépendants du port autonome de Douala, misent sur cette initiative pour renforcer leur compétitivité économique, améliorer la sécurité alimentaire et accélérer l’intégration sous-régionale au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).

Un axe logistique vital pour des économies enclavées

Pour le Tchad comme pour la RCA, l’axe Douala-N’Djamena et Douala-Bangui représente le cœur battant de leur commerce extérieur. Près de 90 % des importations tchadiennes empruntent historiquement ce corridor, faisant de Douala le principal port en eau profonde de la sous-région. La route de 1 800 km entre Douala et N’Djamena est essentielle, mais toute perturbation — qu’elle soit liée à l’état des routes, aux barrages routiers ou aux menaces sécuritaires — impacte directement les prix à la consommation dans la capitale tchadienne.

Le corridor Douala-Bangui rencontre des défis similaires, aggravés par une décennie d’instabilité dans le nord-est centrafricain. Les délais d’acheminement, souvent multipliés par cinq par rapport aux prévisions, pénalisent lourdement la compétitivité des marchandises et découragent les investisseurs. Malgré les financements répétés de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement (BAD) pour certains tronçons, les problèmes persistent.

Une stratégie diplomatique et économique renforcée

En relançant ce projet, les autorités tchadiennes affichent une volonté politique claire. Cette démarche s’inscrit dans une stratégie de diplomatie économique où Mahamat Idriss Déby Itno cherche à renforcer le rôle du Tchad sur la scène régionale. N’Djamena ambitionne de peser davantage dans les discussions avec Yaoundé pour améliorer la fluidité du transit, optimiser la tarification portuaire et sécuriser les convois. Plusieurs rencontres bilatérales ont déjà été organisées pour harmoniser les procédures douanières, réduire les contrôles superflus et accélérer l’adoption de systèmes électroniques de suivi des cargaisons.

La RCA, également dépendante du port de Douala, se montre favorable à une coordination renforcée entre les trois capitales. Les échanges trilatéraux pourraient permettre de mutualiser certains investissements et de défendre une position commune face aux partenaires techniques et financiers. Cependant, la mise en œuvre des engagements politiques se heurte à des contraintes budgétaires majeures, chaque État disposant de ressources limitées.

Les défis structurels à surmonter pour une intégration réussie

Au-delà des annonces, la modernisation des corridors nécessite des réformes profondes. Les tracasseries routières, dénoncées depuis des années par les transporteurs, restent un frein majeur sur les axes camerounais et tchadien. Les contrôles multiples, les prélèvements informels et les retards aux postes-frontières augmentent significativement les coûts logistiques et alimentent la corruption. Le projet de poste-frontière intégré entre Kousséri et N’Djamena, évoqué depuis plusieurs années, tarde toujours à voir le jour.

La sécurité constitue un autre défi de taille. La région du Lac Tchad reste menacée par les activités de groupes armés liés à Boko Haram, tandis que le nord de la RCA est régulièrement perturbé par des groupes armés non étatiques. Sans une stabilisation durable, les avancées logistiques resteront fragiles. Par ailleurs, la concurrence du port nigérian de Port-Harcourt, et à terme celle du port en eau profonde de Kribi, pourrait redéfinir la carte des corridors régionaux. Le Cameroun mise sur Kribi pour absorber une partie des flux centrafricains et tchadiens, ce qui pourrait ouvrir de nouvelles routes et imposer une réflexion globale sur les chaînes d’approvisionnement.

Cette initiative tchadienne, à la fois cruciale et complexe, dépendra de la capacité des trois États à concrétiser leurs promesses par des projets réalisables et soutenus par les bailleurs internationaux. Elle devra aussi s’accompagner de réformes de gouvernance pour garantir sa pérennité.

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