La guerre soudanaise dépasse désormais les frontières
Depuis plus de trois ans, le conflit au Soudan oppose l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide (FSR) dirigées par Mohamed Hamdan Dagolo, alias Hemedti. Bien que le Tchad ait affiché une neutralité officielle, son soutien discret aux FSR a créé une situation explosive. Cette position ambiguë place N’Djamena dans une position intenable : soutenir une force combattant des populations zaghawa, une communauté centrale dans l’appareil étatique tchadien. Des livraisons d’armes, financées par les Émirats arabes unis, ont transité par des villes comme Amdjarass ou Adré, un choix aux conséquences désormais visibles.
Tiné, épicentre d’un conflit transfrontalier
Deux localités portent le même nom : Tiné. L’une au Soudan, l’autre au Tchad. Ces villes jumelles, habitées par les mêmes communautés zaghawa, servent de passage aux civils fuyant les violences du Darfour. Le 21 février 2026, les FSR ont pris le contrôle de la partie soudanaise de Tiné, déclenchant des affrontements avec les Toroboros, des combattants tchadiens et soudanais alliés à al-Burhan, ainsi que des militaires tchadiens agissant sans autorisation. La reprise rapide de la ville a poussé N’Djamena à fermer la frontière, mais les combats ont persisté, confirmant l’ancrage du conflit dans cette zone frontalière.
Le 21 mars, une attaque de drone a frappé Tiné (Tchad), faisant une vingtaine de victimes civiles. Les autorités tchadiennes rejettent toute implication, mais les accusations pleuvent. L’opposant Ousmane Dillo, réfugié au Soudan, a publié un audio virulent contre Mahamat Déby, l’accusant de mettre en danger la communauté zaghawa. Du côté soudanais, le gouverneur du Darfour, Minni Arkou Minawi, a franchi un seuil en déclarant : « la guerre avec le Tchad a déjà commencé », marquant une escalade régionale sans précédent.
Une réponse sécuritaire sous haute tension
Face à cette dégradation, les autorités tchadiennes ont adopté une posture ferme. Le porte-parole gouvernemental, Gassim Chérif Mahamat, a réaffirmé la neutralité du pays tout en promettant une réponse « proportionnelle » aux attaques. Le président Mahamat Déby a ordonné une alerte maximale des forces armées. Un sommet sécuritaire s’est tenu à Tiné, réunissant des responsables militaires pour renforcer la protection de la frontière et prévenir toute déstabilisation. « Ici, c’est Tiné, Tchad. Que les belligérants se battent chez eux, pas sur notre sol », a martelé le général Ali Ahmat Akhabach, ministre de la Sécurité.
Dans la foulée, N’Djamena a interdit le franchissement de la frontière, privant les femmes et enfants fuyant le Darfour de l’accès aux camps de réfugiés tchadiens. Une décision lourde de conséquences humanitaires, prise pour éviter une rébellion de la communauté zaghawa, mais qui risque d’aggraver la crise. « L’armée tchadienne renforce sa présence frontalière, mais cette stratégie pourrait bien précipiter le pays dans le conflit », alerte Cameron Hudson, spécialiste du conflit soudanais.
Des fractures communautaires exacerbées
Le conflit ne touche pas uniquement les Zaghawa. Selon des sources sécuritaires tchadiennes, les FSR recrutent désormais des jeunes issus de la communauté Tama, une ethnie transfrontalière présente à la fois dans l’est du Tchad (Wadi Fira, Ouaddaï) et dans l’ouest du Soudan. Historiquement intégrés aux milices janjawid lors de la première guerre du Darfour, les Tama ont combattu des groupes ethniques, dont les Zaghawa. Cette mobilisation ravive d’anciennes tensions communautaires et alimente un sentiment de menace mutuelle au Tchad.
La frontière entre les deux pays n’est plus une simple ligne de démarcation : elle est devenue un espace de projection du conflit. Ce qui relevait hier d’un calcul stratégique ambigu apparaît aujourd’hui comme une fuite en avant. Le pouvoir tchadien, pris dans cet engrenage, risque de perdre le contrôle d’une situation qui menace de le submerger.