La corruption au Mali : le piège des petits cadeaux et son impact social

Mali – « Bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola), « buru songo » (prix du pain)… Les expressions abondent dans les langues nationales pour désigner ces « petits présents » qui, sous couvert de courtoisie, nourrissent la corruption. Ce phénomène, bien que préoccupant, semble s’être durablement installé dans le quotidien des Maliens.

Comment expliquer cette tolérance sociale ? Comment lutter contre un mal qui paraît accepté par la majorité ? Selon l’organisation Transparency International, la corruption se définit comme l’usage abusif d’un pouvoir délégué à des fins personnelles. Au Mali, cette dérive se manifeste de façon récurrente dans les services publics et les interactions avec l’administration, se traduisant par des pots-de-vin ou des faveurs indues.

Des témoignages accablants sur le quotidien à Bamako

Myriam (prénom modifié), responsable commerciale dans une agence de communication à Bamako, témoigne d’un système d’extorsion généralisé. À chaque contrat décroché, des agents de la structure cliente exigent un pourcentage. « C’est à prendre ou à laisser », confie-t-elle, dénonçant une pratique désormais ancrée dans les mœurs professionnelles.

La corruption prend aussi des formes plus ordinaires : payer pour accélérer un dossier, obtenir un diplôme ou bénéficier d’un passe-droit. Omar Keita, un entrepreneur local, raconte avoir dû verser 10 000 F.CFA à un pompiste pour être servi durant la pénurie de carburant qui a frappé le pays, suite aux attaques contre les convois venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Bien que blessé par son propre geste, il souligne que cette normalisation crée un cercle vicieux où le mal n’est plus perçu comme tel.

Un glissement sociologique inquiétant

Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international, rappelle que dans les institutions comme les Nations Unies, les cadeaux sont strictement encadrés pour éviter toute dérive. Au Mali, l’absence de règles claires et de sanctions effectives favorise les abus. Le sociologue Mohamed Abdellahi Elkhalil estime que cette infiltration de la corruption dans les rouages sociaux met en péril l’économie et la démocratie malienne. Selon lui, il s’agit d’un phénomène « sociologique » lié à la volonté de vivre au-dessus de ses moyens.

Pour Oumar Korkosse, du Réseau des communicateurs traditionnels (Recotrade), la précarité et le chômage agissent comme des catalyseurs. Lorsque les revenus sont insuffisants, ces « gratifications » deviennent des compléments de salaire indispensables à la survie, piégeant même les citoyens les plus intègres.

Le Mali face aux chiffres de la corruption

Une enquête d’Afrobaromètre publiée en mars 2024 révèle que les forces de l’ordre (police, gendarmerie), les magistrats, les agents du fisc et les milieux d’affaires sont perçus comme les plus corrompus. De nombreux citoyens admettent avoir déjà versé des pots-de-vin pour accéder à des services de santé ou d’éducation.

Sur les routes, Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto, exprime son exaspération : il doit payer entre 1 000 et 2 000 F.CFA à chaque contrôle, qu’il soit en règle ou non. Cette corruption routière omniprésente grève lourdement ses revenus quotidiens.

Les classements internationaux confirment cette situation critique. Dans l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International, le Mali stagne avec un score de 28/100 en 2025, le plaçant au 136e rang mondial. Parallèlement, les indicateurs de la Banque mondiale (Worldwide Governance Indicators) soulignent une faible capacité institutionnelle à réguler ce fléau.

Face à ce constat, l’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) plaide pour un sursaut moral. Selon l’avocat Me Soumaré Boubacar, lorsque la confiance dans les institutions s’effondre, la corruption devient une stratégie de survie. La solution passerait par une éducation citoyenne renforcée et une éthique collective centrée sur le respect du bien commun.

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