L’histoire longue et les enjeux géopolitiques de l’alliance maroco-américaine

L’alliance maroco-américaine : un héritage de deux siècles et un pilier face aux défis migratoires

Le roi Mohammed VI et l’ancien président américain Donald Trump, symboles d’une alliance diplomatique et stratégique

Depuis plus de deux cents ans, le Maroc et les États-Unis entretiennent une relation diplomatique unique, marquée par des alliances stratégiques et des intérêts partagés. Leur partenariat, né d’un traité historique en 1786, a évolué pour devenir un axe central dans la gestion des enjeux sécuritaires et migratoires en Afrique du Nord. Aujourd’hui, cette alliance se retrouve au cœur de la crise qui secoue l’enclave espagnole de Ceuta, où plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière, causant la mort d’au moins 140 individus.

Alors que les tensions migratoires s’intensifient, les États-Unis ont pris position sans ambiguïté. Contrairement à l’Espagne, Washington n’a jamais remis en cause le rôle du Maroc dans cette situation, soulignant ainsi la solidité de leur partenariat. Cette alliance, qui va bien au-delà des simples relations diplomatiques, influence directement les dynamiques régionales et les stratégies des pays voisins.

Des migrants tentent de traverser la frontière entre le Maroc et Ceuta, illustrant les tensions migratoires actuelles

Un partenariat né il y a plus de deux siècles

L’histoire de l’alliance entre Rabat et Washington remonte à une époque où les États-Unis étaient une jeune nation en quête de reconnaissance internationale. En 1776, alors que les États-Unis proclamaient leur indépendance, le Maroc, sous la dynastie alaouite, était déjà un État souverain. Un an et demi plus tard, le sultan Mohammed III ouvrait les ports marocains aux navires américains, une décision souvent présentée comme la première reconnaissance officielle du nouveau pays.

Cependant, c’est en 1786 que les deux nations ont formalisé leur partenariat avec la signature du Traité de paix et d’amitié à Marrakech. Cet accord, toujours en vigueur aujourd’hui, a permis aux États-Unis de naviguer librement en Méditerranée et d’accéder aux ports marocains, tout en renforçant leur légitimité sur la scène internationale. À l’époque, les navires américains étaient vulnérables aux attaques des corsaires nord-africains, et ce traité offrait une protection essentielle.

« Le Maroc a joué un rôle clé pour les États-Unis en tant que porte d’entrée vers l’Afrique, l’Europe et le monde islamique, facilitant ainsi leur expansion commerciale et diplomatique », explique Timothy W. Kneeland, historien et politologue à l’université de Nazareth (New York).

Le marché de Tanger au XIXe siècle, reflétant les échanges commerciaux entre le Maroc et les puissances étrangères

Ce traité, renégocié en 1836, reste le plus ancien accord diplomatique encore en vigueur pour les États-Unis. Sarah Yerkes, chercheuse à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, souligne que « les Marocains considèrent ce traité comme un pilier de leur relation avec Washington, bien que les liens entre les deux pays aient parfois été distants ».

Sécurité, commerce et reconnaissance du Sahara occidental

Après l’indépendance du Maroc en 1956, les États-Unis ont rapidement reconnu le nouveau État et ouvert leur ambassade à Rabat. La coopération sécuritaire s’est intensifiée dès les années 1950, lorsque Washington a obtenu l’autorisation d’utiliser des bases aériennes marocaines, un avantage stratégique pendant la guerre froide.

En 1975, alors que l’Espagne était en pleine transition post-franquiste, le Maroc a lancé la Marche verte pour revendiquer le Sahara occidental. Bien que Washington ait officiellement prôné une solution négociée, des documents déclassifiés révèlent une position plus nuancée. Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain, a même déclaré à Hassan II : « Si j’étais à votre place, j’agirais de la même manière. »

La Marche verte de 1975, où des centaines de milliers de Marocains ont manifesté pour le Sahara occidental

La coopération en matière de sécurité a pris un nouvel élan après les attentats du 11 septembre 2001. En 2004, les États-Unis ont désigné le Maroc comme « allié majeur non membre de l’OTAN », un statut qui facilite l’accès à l’armement et aux programmes de coopération militaire. Aujourd’hui, le royaume est un partenaire clé dans la lutte contre le terrorisme, participant activement à l’exercice African Lion et coordonnant des actions antiterroristes avec Washington.

Sur le plan économique, l’accord de libre-échange de 2006 a permis aux échanges commerciaux de passer de 927 millions de dollars en 2005 à plus de 7,4 milliards en 2025. Les États-Unis sont ainsi le premier fournisseur d’armes du Maroc, représentant 60 % de ses importations militaires entre 2021 et 2025.

La plus grande victoire diplomatique du Maroc est survenue en 2020, lorsque les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Israël. Cette décision a renforcé la position de Washington comme défenseur des intérêts marocains en Afrique du Nord.

Un avion de chasse F-16 marocain, symbole de la coopération militaire entre le Maroc et les États-Unis

Le Maroc, un acteur clé face à la crise migratoire de Ceuta

La crise migratoire qui secoue Ceuta a révélé les tensions au sein du triangle États-Unis-Maroc-Espagne. Alors que Madrid a accusé des réseaux de trafic d’êtres humains et les réseaux sociaux d’avoir orchestré l’afflux massif de migrants, Rabat a été pointé du doigt par certains responsables espagnols pour avoir facilité, voire encouragé, cet exode.

Washington, en revanche, n’a jamais remis en cause la position marocaine. L’administration Trump a qualifié la situation de « catastrophe » comparable à une « invasion », mais a surtout critiqué la gestion des frontières espagnoles. « Je ne crois pas que les États-Unis voient cette crise comme une initiative du Maroc. Leur réaction visait davantage l’Espagne et sa gestion des frontières », analyse Sarah Yerkes.

Cette position confirme la solidité de l’alliance maroco-américaine, contrastant avec les tensions entre Washington et Madrid. Le Maroc, qui n’est pas membre de l’OTAN, est devenu un partenaire incontournable pour les États-Unis en matière de sécurité et de logistique, notamment depuis que l’Espagne a refusé l’utilisation de ses bases pour des opérations militaires en Iran.

Dans un message adressé au roi Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône en 2025, Donald Trump a réaffirmé l’importance de cette alliance : « Nous célébrons 250 ans d’amitié indéfectible, forgée sur la confiance et le respect mutuel. » Il a également réitéré le soutien américain à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, scellant ainsi un partenariat qui, selon les experts, devrait perdurer pour les décennies à venir.

Frontière entre le Maroc et Ceuta, où des milliers de migrants tentent de passer chaque année
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